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Maraudes autour du manuscrit Voynich (Beinecke Ms408 )

Sommaire

 

A   En guise de préambule

B   Ne cherchez plus : j'ai craqué le code Voynich !!!

C   Un monde flou, flou, flou

D   Ce que vous ne lirez peut-être jamais

____Un cas d'école : la solution  de Nicholas Gibbs

E   En guise de conclusion


A   En guise de préambule

Comme pour la page consacrée aux ambigrammes, il ne s'agit ici ni de présenter ni de révolutionner le sujet, mais seulement d'en commenter certains aspects, sans prétention d'exhaustivité ou de renouveau.

NB- par commodité, le manuscrit Voynich sera désigné ci-dessous par l'abréviation MsV.

C'est d'ailleurs l'occasion d'en mentionner une première particularité (1) : ni son titre, ni son auteur, ni ses lieu et date de création n'étant connus (2), il porte le nom de celui qui le détenait et l'a rendu public en 1915 (voir plus bas).

Pour qui voudrait (presque) tout savoir sur ce manuscrit, deux pistes, avant de passer à la section B et aux suivantes :


Pour les autres, deux ou trois choses que l'on peut dire…

du manuscrit :
  1. il s'agit d'un livre (d'environ ving-deux centimètres sur seize, la taille d'un roman de la NRF ) formé d'une centaine de feuillets (3) de parchemin (4) comportant recto-verso des dessins et/ou du texte : la majorité des pages contient des dessins en couleur (notamment des plantes) et du texte, certaines des dessins monochromes (notamment en relation avec l'astronomie) et du texte, quelques-unes uniquement du texte ;
  2. les dessins (par leur style et par leur contenu apparent) ainsi que le texte (par sa technique d'écriture) rappellent ce que l'on trouve dans les manuscrits d'Europe occidentale du XIIIème au XVIème siècles ;
  3. au début du XXème siècle, le livre était détenu par Wilfrid Voynich, qui l'a exposé en 1915, en le présentant comme un ouvrage de Roger Bacon (moine et savant anglais du XIIIème siècle) ; après la mort de W. Voynich et de son épouse, le manuscrit a été acheté par Hans Kraus, qui a cherché à le revendre ; n'ayant pas trouvé d'acquéreur, Kraus en a fait don une bibliothèque de l'Université de Yale, la Beinecke Library, où il est désormais conservé sous le nom de Ms408 (5) ; il a été numérisé, et on peut en trouver diverses copies sur Internet (soit pour le télécharger, comme sur le site de la Beinecke, soit pour le consulter, comme sur le site de Jason Daviesà cette adresse) ;
    du texte :
  4. rédigé à la main (on s'en douterait…), il est écrit à l'aide d'un alphabet différent de tous les alphabets courants et qui n'apparaît dans aucun autre document connu ; cependant, certains de ses caractères se retrouvent dans les manuscrits en alphabet latin : lettres (a, o, c ), chiffres arabes (2, 4, 8, 9 ), diverses ligatures (dont justement le 9, habituel pour représenter les terminaisons -us  et -um  dans les manuscrits en latin) ;
  5. ce texte n'a pas été déchiffré (6). Certes, ce ne sont pas les tentatives qui ont manqué, mais (à l'heure de mettre en ligne cette page), on n'en connaît aucune ayant convaincu plus que son auteure (et, au mieux, quelques prosélytes).

Alors…


B   Ne cherchez plus : j'ai craqué le code Voynich  !!!

Alors, si vous souhaitez vous aussi avoir votre quart d'heure de sonnaille dans le petit monde voynichéen, voici quelques idées et quelques exemples dont vous pourrez vous inspirer, le cas échéant ; heureuse circonstance, deux voies s'offrent à vous : celle de l'aigle et celle de la fourmi.

A]  Pour la première, affirmez haut et fort que vous avez trouvé LA solution permettant de déchiffrer le manuscrit ; par exemple, « il est écrit en proto-égyptien-réformé » ou bien « son code est constitué par les trous de vers de certains feuillets » ou encore « c'est la traduction en bas breton abjad  d'un traité rédigé par Abdul al-Hazred » (l'auteur du célèbre Necronomicon )  (7) ; quand on vous demandera quelques précisions ou éclaircissements, prenez un air hautain et répondez seulement : « Je vous ai donné la clé. À vous d'ouvrir la porte ! »

Au cas où la méthode précédente vous paraîtrait un tantinet cavalière, vous pouvez recourir à quelque variante fournissant à chaque étape un éventail confortable de traductions (parmi lesquelles chacun peut trouver son bonheur) ; par exemple, expliquez que le texte est tout simplement du français encodé mais que


Fixez ce décodage (le tableau se limite aux lettres apparaissant dans l'exemple qui suivra)  a a a MsVa ch d i k l o y 
[eva]a ch d i k l o y
Votre
   transcription
g qu m f t l b n
            r v nn

Ainsi pouvez-vous affirmer que, dans cet extrait de f68v3.S.7 (l'une des rosaces)
NB- 1) Manuscrit  /  2) [eva]  /  3) Votre transcription ( ° = aucune, une ou plusieurs voyelle[s])  /  4) Votre traduction


1)ydaiilolchok okchyd
2)ydaiilolchokokchyd
3)°n°m°g°f°f°l°b°l°qu°b°t°b°t°qu°n°m°
nnrvrvvnn
4)une image affole Abelquibouteboutique ennemie

NB- dans la ligne 4), l'alternance des couleurs sert à distinguer les mots.

Sans doute quelque esprit chagrin cherchera-t-il à savoir sur quoi vous vous fondez pour supposer que a encode g ou bien pourquoi y vaut tantôt n tantôt nn alors que i vaut seulement f et pas ff ; prenez alors un air compatissant et répondez seulement : « Demande-t-on à la mère Poulard comment elle a trouvé la recette de son omelette ? »

Mais si les critiques perdurent contre votre Abel affolé, montrez votre ouverture d'esprit en proclamant que, tout bien réfléchi, il faut interpréter la ligne 3) comme un mage offre à boire ; qui évite viatique n'a mie – pas vraiment meilleur, mais moins exposé à la polémique.


B]  L'autre méthode, celle de la fourmi, ne part pas d'un principe ou de règles censées s'appliquer à l'ensemble du texte mais du décodage de mots précis ; là, pas de mystère, vous opérez au grand jour. C'est ainsi qu'avait procédé Champollion ; bien sûr, il avait la pierre de Rosette, dont l'équivalent pour MsV fait cruellement défaut ; mais on peut contourner la difficulté, à la manière de Grotefend pour le cunéiforme, en trouvant un mot du texte susceptible de correspondre (par traduction ou encodage) à un mot connu (souvent un nom propre). Dans MsV, il existe des étiquettes – des mots hors texte et semblant se rapporter à une image. Le tout est de trouver un couple bien assorti, ou plutôt un trio : l'image, le mot de MsV et votre hypothèse.

Je vous suggère le coin inférieur gauche de f82v (cliquer sur ce lien pour l'afficher dans le site de Jason Davies). On peut y voir deux nymphes (c'est le terme consacré) et une série d'étiquettes. Avant de vous consacrer à ces dernières, rappelez-vous cette allégorie de Madrid par Goya, ou celle de Paris par Louise Abbéma : quoi de plus naturel que de représenter une ville sous les traits d'une femme ? Maintenant, regardez la figure de nos deux nymphes : pommettes rougies par le soleil, cheveux blondis par le sel marin ; or que disent les deux étiquettes les plus proches ?

pour la nymphe de gauche, okain ([eva] okain) et pour l'autre, olkol ([eva] olkol) ; la structure de cette dernière est remarquable : une syllabe répétée, avec une autre lettre entre les deux occurrences, comme 12312 ; une ville au soleil, près de la mer… olkol ne peut être que Miami – ce qui vous donne le décodage de trois lettres   a a a 
MsVolk
[eva]olk
Votre transcriptionmia

Pour l'autre nymphe, il suffit de regarder une carte de la Floride : de l'autre côté de la péninsule, à l'ouest-nord-ouest de Miami, nous trouvons Marco Isl.   a a a

 Floride

De la même façon, l'autre nymphe et son étiquette sont à gauche et légèrement au-dessus des précédentes. Ainsi okain correspond-il clairement à Marco, ce qui permet de compléter notre tableau   a a a
 
___Par suite,

 
MsVolkain
[eva]olkain
Votre tr.miarco
  • l'étiquette okooky ([eva] okooky) ne peut être que mammal (mammifère),
  • l'étiquette oteedy ([eva] oteedy) est mussel (une moule) – dont le rapport avec ce qui précède se passe d'explication.

D'où votre tableau de concordance       a a a

 
MsVaeiklnoy
[eva]aeiklnoy
Votre tr.rscaioml

Simple curiosité : dora (dont l'homonyme se trouve à quelques kilomètres au nord-ouest de Miami) est la transcription en [eva] de dora – qui figure en deux endroits du manuscrit.


Maintenant, si la modernité de Miami et de la Floride vous gêne, rien ne vous empêche de chercher du côté de l'étrusque, qui offre plusieurs avantages :

Pour ne pas alourdir cette page, limitons-nous à un exemple :
les Comptes rendus des séances de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, N° 4 de l'année 1971  contiennent une communication de Vladimir Georgiev intitulée État actuel du déchiffrement de la langue étrusque ; on peut y lire, à la page 642, le mot Pumpu – qui correspond parfaitement à olkol ; et qu'il s'agisse d'un prénom masculin ne fait qu'accroître l'intérêt de cette rencontre prometteuse.

Vous pouvez même appuyer votre travail linguistique sur une étude  (hautement) historique, un article publié il y a une vingtaine d'années où Dennis Stallings relate comment des Étrusques, abandonnant leur région natale pour échapper à l'empire de Rome, se réfugièrent dans une vallée reculée des Alpes et y fondèrent Etruria Nova ; quand, vers le XVème siècle, la fin de la cité parut inéluctable, un savant et une savante décidèrent de sauver l'essentiel de la culture novétrusque dans Le Testament des Six Patriarches et des Six Matriarches d'Etruria Nova – dont MsV est la seule partie qui soit parvenue jusqu'à nous.


Et si, au bout du compte, le résultat de vos recherches vous semble malgré tout maigrelet, n'hésitez pas à botter en touche, avec quelque chose comme

Plutôt qu'une grande théorie, j'ai choisi une approche au ras des pâquerettes qui aura permis de fixer la nature de huit lettres, à travers la découverte de quatre mots. Pour sûr, le chemin est encore long et ce manuscrit reste, aujourd'hui, l'un des plus mystérieux du monde.

Mais j'ai le sentiment et la fierté d'avoir semé une petite graine – que, demain, d'autres feront germer et que tous pourront voir s'épanouir.

En bref, la même chose que dans le tout premier exemple mais en y ajoutant la pommade d'une métaphore.

NB- Pour une vision moins badine, vous pouvez vous reporter aux dix principaux signes annonciateurs d'une théorie irrecevable, sur le blog d'Elmar Vogt (qui contient par ailleurs d'autres pages enrichissantes).

C   Un monde flou, flou, flou

La lecture des discussions suscitées par MsV fait parfois penser à ces jeux d'Interville mettant aux prises deux adversaires debout sur des sortes de coussins pneumatiques flottant dans un bassin : l'instabilité du point d'appui rend hasardeux les meilleurs coups. Il en va un peu de même dans les débats sur MsV : si précis et convaincants que puissent être les arguments, les incertitudes de fond en limitent plus ou moins grandement la portée. Ce qui suit ne prétend évidemment pas créer une assise plus solide que les autres mais espère seulement fixer quelques points, pour savoir de quoi on parle.

Dans un article du forum VoynichNinja, on peut trouver une liste intéressante de ce que peut être le texte du manuscrit ; le tableau ci-dessous s'en inspire, en y ajoutant quelques exemples (simples parallèles) ou précisions :


Langage naturel
  • dans un alphabet inconnu
    (cf. cunéiforme)
  • abrégé
    (cf. notes tironiennes, sténographie)
  • dans un alphabet inventé
    (cf. runes de Nug-Soth chez Lovecraft)

Langue artificielle
  • imitant une langue naturelle
    (cf. espéranto)
  • selon un schéma logique
    (cf. Lulle, Leibniz, Frege)
Message crypté
  • clé de cryptage
    (outil pour [dé]crypter un autre texte)
  • cryptage simple
    (code de César, transposition, Vigenère)
  • stéganographie (par exemple
    seul le xème mot d'une page est signifiant)
  • cryptage multiple
    (par exemple stéganographie + Vigenère)
Texte non signifiant
  • charabia
    (mots existants mais enchaînement incohérent)
  • mécanique
    (cf. G. Rugg ou T. Timm)
  • bouillie
    (suite de lettres purement aléatoire)
Encryptage non réversible
  • clé indispensable perdue
    (par ex. dictionnaire à entrées multiples ou détails non textuels)
  • encryptage destructeur
    (cf. numérologie, abjad, anagrammes)
 par ailleurs,
Rapport entre le texte
___et les dessins     a a a
  • texte ajouté aux dessins pour les compléter (légendes) ;
  • texte premier, illustré par des dessins ;
  • texte sans rapport avec les dessins.

Si, au-delà du texte, on en revient au manuscrit dans son ensemble, on peut envisager le tableau  :


un faux
  • moderne (fin XIXème/début XXème
    créé par W. Voynich ou pour lui ou à son insu)
  • ancien (XVIème/début XVIIème
    par ex. pour duper Rodolphe II)
un leurre
  • seuls les dessins ont un sens (dans leur ensemble ou par certains éléments comme les couleurs) ; le texte est sans importance.
un document authentique à caractère
  • scientifique (herbier, astronomie, médecine) ;
  • alchimique ;
  • philosohique (dessins à valeur symbolique) ;
  • pratique (carnet de notes)

Comme on peut le constater, les possibilités sont nombreuses, d'autant plus que certaines s'entrecroisent ; il faudrait donc rétrécir le champ d'investigation en éliminant les hypothèses jugées impossibles ou par trop improbables.

Pour disposer de quelques points de repère, partons de la thèse d'Antoine Casanova (Paris, 1999) Méthodes d'analyse du langage crypté : une contribution à l'étude du manuscrit de Voynich, où l'auteur fait un parallèle entre MsV et deux autres textes qui ont dû être déchiffrés : le télégramme Panizzardi (texte crypté envoyé à son gouvernement par cet agent de l'ambassade d'Italie en France, et intercepté par le service d'espionnage français, peu après la mise en accusation du capitaine Dreyfus) et le cunéiforme babylonien (tablettes gravées) ; nous y ajouterons les inscriptions étrusques et les hiéroglyphes égyptiens ; on peut alors se poser à propos de chacun quelques questions pour essayer d'éliminer certaines hypothèses des tableaux précédents. L'ensemble est rassemblé ci-dessous dans le tableau  :


 TélégrammeBabylonienÉtrusqueHiéroglyphesMsV
Le texte a-t-il un sens ?ouiouiouioui  discuté
Peut-il s'agir d'un faux ou d'un leurre ?nonnonnonnon  discuté
Sait-on dans quelle langue il est rédigé ?italienbabylonienétrusqueégyptien  discuté
Le texte est-il chiffré ?ouinonnonnon  discuté
Connaît-on son contenu ?courrier diplomatiquerecensementdédicacesreligion  cf. fin
tableau
Peut-on y chercher
_____une expression précise ?
DreyfusX, fils de Y,
roi des rois
prénoms,
noms de lieux
Cléopatre  rien de
    concluant
A-t-il été déchiffré ?ouiouipartiellementoui  non

Bien évidemment, ce tableau est réducteur : Panizzardi aurait pu se méfier des services français et envoyer un télégramme-bidon ou bien le rédiger en polonais ou encore y appeler le capitaine Dreyfus Alfred  ; mais le degré de certitude des hypothèses (texte signifiant, en italien, contenant le nom Dreyfus ) pouvait être jugé comme raisonnable ; s'agissant des inscriptions étrusques ou des tablettes babyloniennes, on peut être raisonnablement certain que ce sont des documents authentiques, dont le texte n'est pas crypté et n'est pas dépourvu de sens  (8). Qu'en est-il de MsV ? L'accumulation des incertitudes traduit bien le problème. Prenons le cas de l'interrogation faux ou authentique ?


L'aporie du faux-vain et de l'authentique-pensé
NB- Pour éviter d'avoir à choisir à tout instant entre ambiguïté et répétitions fastidieuses, on appellera ci-dessous

En théorie (et on aura l'occasion de le rappeller un peu plus loin), les couples texte vain ≠ texte pensé (cf. tableau )
et manuscrit faux ≠ manuscrit authentique (cf. tableau ) sont des éléments distincts offrant quatre possibilités :
  faux & vain___authentique & vain___faux & pensé___authentique & pensé.

Mais, en pratique, on ne trouve guère que deux groupes_____________________(tableaux Ⓓ )


 les incrédulesles croyantes
pour qui MsV est
    un document…
… faux dont le texte est dépourvu de sens… authentique dont le texte, une fois déchiffré, aura un sens.

L'aporie naît quand chacune des deux chapelles pourrait prouver raisonnablement une moitié de son dogme mais n'y est pas parvenue en pratique, alors que l'autre moitié de ce dogme reste affaire de vraisemblance ou de probabilité.


d d   nature du manuscrit   d dce qui peut être prouvéce qui est seulement vraisemblable
document (9)fauxsupport / encre / contenu
anachroniques
 
authentique support / encre / contenu
plausibles
texte (10)vain
(dépourvu de sens)
 texte fabriqué présentant des caractéristiques semblables à MsV
pensé (ayant un sens, même caché)déchiffrement et/ou traduction 

NB- on trouvera dans les notes  (9) et (10) un examen un peu plus détaillé des arguments des unes et des autres.

Ainsi, il est impossible de trancher avec une certitude raisonnable entre faux et authentique ou texte vain et texte pensé. En fait, de toutes les possibilités recensées dans les tableaux et , une seule peut être raisonnablement exclue : celle qui, dans le tableau , est appelée bouillie ; c'est ce qu'on obtiendrait en tirant au sort, l'un après l'autre, les quelque deux cent mille caractères qui composent le texte du manuscrit. Or les graphiques ci-dessous, représentant la fréquence des lettres dans divers corpus, montrent bien que MsV se rapproche plus des langues naturelles (ici français, latin ou hébreu) que de ce qu'on trouve dans un texte totalement aléatoire (ici, un des ouvrages de la Bibliothèque de Babel, censée contenir tous les textes possibles à partir d'un sous-ensemble de vingt-deux lettres de l'alphabet latin) :


Texte aléatoireMsVfrançaislatinhébreu
logarithmiquelinéaire

NB1- Les graphiques sont tracés avec une échelle logarithmique.
_____Placer dessus le curseur de la souris pour afficher les résultats avec une échelle linéaire.
NB2- Ces graphiques ne sauraient se prévaloir d'une réelle rigueur scientifique : corpus limité (à peine vingt mille signes pour l'hébreu), programme simplifié (recensement et calculs en VB6) ; mais les convergences et divergences paraissent assez fortes pour rendre la comparaison intéressante.

Des comptes à la six, quat', deux

Pour tout dire, les incertitudes commencent avec l'établissement même du texte, dont le résultat se manifeste dans les divers systèmes de transcription.

Légende : FSG = First Study Group (Friedman)  ||  D'I = Mary D'Imperio  ||  Ben = Bennett  ||  Cur = Currier
________Cls = Claston (v101)  ||  J.G = Jacques Guy  ||  Eva = Extensible Voynich Alphabet

Il est clair que, dans le tableau ci-contre, les différences de transcription sont purement formelles ; si on étudie la fréquence des lettres, on aura la même courbe pour 8  chez Currier que pour d  en Eva.

MsVFSGD'IBenCurClsJ.GEva
d8KS888d

Mais tout n'est pas aussi simple, comme le montre ce qui suit :


En guise de conclusion, comment résister à cet extrait du feuillet 8r____ a a a
 
où le t paraît écartelé entre deux mots ; J. Guy peut transcrire clto cjtc9 (qui ne rend toutefois pas compte de la ligature) ; mais Eva écrit ctho cthey, rétablissant un double mât complet dans chaque mot.

 Ligature

NB- le rapprochement pourra paraître passablement incongru mais imaginons quelqu'un ignorant tout de la langue française, et qui aurait à transcrire le manuscrit de L'Assommoir ; on pourrait lui prédire quelques difficultés avec plusieurs graphèmes, notamment Graphème u ; comment interpréter   HonteHonte   : banti ? haute ?
non : c'est honte – alors même qu'on trouve ailleurs   NanaNana .
NB- placer le curseur de la souris sur une image ci-dessus pour l'agrandir.

On pourra bien sûr objecter que la comparaison n'est pas vraiment raisonnable, puisque le manuscrit de Zola n'a pas été écrit pour être lu par vous et moi (qui, au demeurant, connaissons au moins un peu le français) mais par un ouvrier typographe dont le métier était justement (entre autres choses) de déterminer ce qui est u  et ce qui est n , par exemple dans cet extrait   a a a

Extrait de Zola

Et pourtant, si tout ce qui précède à propos des mâts peut donner l'impression d'un certain flou, ce n'est que le premier cercle. Car, dans certaines interprétations, ces glyphes ne sont tout simplement pas des lettres mais des marqueurs, indiquant par exemple le type de chiffrement utilisé pour le paragraphe ou servant à isoler une suite de lettres ayant un sens particulier (ou une fonction particulière), un peu à la façon de nos guillemets ou de nos parenthèses.

Tout cela dans les hypothèse où le texte est un texte ; mais l'éventail s'ouvre encore dans celles où le texte est l'encodage d'une partition musicale ou de cartes géographiques dissimulées.


 

D   Pourquoi vous ne lirez peut-être jamais que le manuscrit Voynich a été déchiffré.


Force est de constater que beaucoup d'éléments se liguent pour renvoyer aux calendes grecques le jour où une telle affirmation pourrait être publiée – dans un ouvrage sérieux, s'entend (pour les autres, on n'a que l'embarras du choix). Les incertitudes que nous avons rencontrées plus haut y sont pour beaucoup, mais elles ne sont pas seules en cause : il peut aussi y avoir des raisons plus rédhibitoires, et on risque de ne jamais avoir le mot de la fin si…
q  si l'auteur n'a pas mis de sens dans son texte.

C'est ce que l'on peut appeler, en anglais, la théorie du meaningless. Comme on peut s'y attendre, elle est violemment combattue par toutes celles et tous ceux qui, depuis William Romaine Newbold, ont entrepris d'en découvrir et révéler la teneur. On peut regrouper leurs arguments en deux catégories :

Ⓐ  la première est d'ordre linguistique et scientifique : les relevés statistiques effectués sur le texte de MsV sont souvent assez proches de ceux d'une langue naturelle, et on a pu voir un peu plus haut ce que montrait la comparaison de la fréquence des lettres ; mais, quand on veut aller au-delà (loi de Zipf, degré d'entropie de second ordre, assortativité des réseaux), cette argumentation semble souffrir de quelques limites :

Ⓑ  la deuxième série d'arguments est d'ordre psychologique et veut s'en remettre au bon sens ; elle est assez bien résumée dans l'intervention d'un internaute sur le blog de Klaus Schmeh : Pourquoi diable quelqu'un écrirait-il plus de deux cents pages complètement dépourvues de sens ; et qui paierait pour ça ?

Les réponses ne sont pas trop difficiles à trouver (Rich SantaColoma les a développées sur son site) :


À l'issue de cette confrontation, il devrait rester possible pour chacune

  • de choisir l'hypothèse que le texte a un sens (caché)
sans se voir reprocher de courir après une chimère,
  • de choisir l'hypothèse que le texte est dépourvu de sens
sans être accusée d'allier la stupidité à la malhonnêteté.

Dans ces conditions, impossible d'exclure ce scénario catastrophe : vers 1430, un scribe a écrit (crise de glossolalie ? influence de quelque décoction ? simple jeu oulipien [avant la lettre] ?)

un texte commençant par     aaafachys ykal ar ataiin shol shory cthres y kor sholdy
ou tout aussi bien (en changeant
    simplement l'affectation des lettres)
bogluc umor on oiossa cler clenu gilnyc u men clerpu
ou encore (si l'auteur
    utilisait l'alphabet grec)
δηγξυω υτηρ ην ηιησσα ωξερ ωξενυ γιξνυω υ τεν ωξερπυ
——————————————————————————————————————————————————————————————
avant de le transcrire dans son
    alphabet personnel sous la forme
fachys ykal ar ataiin shol shory cThres y kor sholdy

Scénario effectivement catastrophique, car personne n'y trouverait son compte : ni les croyantes (c'est évident, voir les arguments et ci-dessus), ni même les incrédules, puisque rien ne viendrait expliquer comment le texte a été généré tel que nous le voyons – alors que seule la réponse à cette question permettrait d'établir que le texte est dépourvu de sens (toute preuve étant par nature impossible, comme l'indique la troisième partie de la note  (10)).


Mais on risque également de ne jamais avoir le mot de la fin si…
w  si le sens du texte est impossible à retrouver.
Plusieurs situations peuvent conduire à ce cas de figure.


Maintenant, supposons un instant que quelqu'un, balayant tous les obstacles évoqués précédemment, parvienne à élaborer une théorie qui (c'est le postulat) se trouve être la bonne, la vraie ; nous aurions alors le mot de la fin – sauf si…

e  si aucune des solutions proposées (y compris la vraie ) n'est jugée plausible

Il faut dire que, depuis un siècle (et Newbold déchiffrant des morceaux du manuscrit à grand renfort d'anagrammes, pour pouvoir l'attribuer à Roger Bacon), les théories se sont succédé, enchevêtrées et contredites, rendant voynicheras et voynicheros circonspectes – pour ne pas dire méfiantes. Ce sentiment s'exprime dans les deux conditions posées par Richard SantaColoma pour qu'une solution puisse avoir une chance d'être prise en compte :
1) Repeatability: You find a way to describe the underlying system of encoding/enciphering, so that anyone who you give that system to can use it, to come up with the same results you have.
2) Meaning: The above must produce meaningful text.

La première condition reprend le principe de validation d'une hypothèse ou d'une expérience, dans quelque domaine et quelque circonstance que ce soit ; s'agissant de MsV (et en dehors du scénario catastrophe évoqué un peu plus haut), que le texte ait un sens ou qu'il ne soit que du remplissage, que ce soit pour encrypter ou seulement meubler ses deux cents et quelques pages (même aérées), l'auteur a dû employer une méthode faisant appel à une certaine logique ; le déchiffrement (au sens le plus large) suppose précisément de retrouver cette logique.

Mais on peut s'interroger sur les effets de la deuxième condition. Imaginons une fois encore… imaginons que le texte une fois déchiffré (donc le vrai , par postulat) soit quelque chose comme   le part soluz mary sera mittré retour conflict passera sur le thuille par cinq cens un trahyr sera tiltré narbon & saulce par coutaux avons d'huille.

Qui (même francophone de naissance) verrait là un exemple de meaningful text ? Et pourtant ces phrases ne sont pas considérés d'ordinaire comme meaningless puisqu'il s'agit d'un extrait des Prophéties de Michel de Notredame (trente-quatrième quatrain de la IXème Centurie, daté du milieu du XVIème siècle ; seules modifications apportées au texte original : les majuscules, la ponctuation et la disposition en quatre vers ont été supprimées). Texte hermétique donc, comme toutes les Prophéties ; or il semble difficile d'exclure que l'auteur de MsV ait donné lui aussi dans l'hermétisme.

Pour gagner un peu de souplesse, on pourrait proposer une formule du genre de celle-ci (baptisée formule de Vinchoy  en pensant au goût de W. R. Newbold pour les anagrammes) :     I = S x U x E x C______(toutes les valeurs vont de 0 à 1)
I représente l'Intérêt de la théorie proposée, considéré comme la résultante de…   __________tableau


S = SimplicitéU = UnivalenceE = EmpanC = Clarté
1
 
 
 
 
 
0,9
à
0,1
à chaque glyphe correspond une lettre (ou un ensemble défini de lettres) de l'alphabet transcrit
 
variantes (par ex. r
= o en début de mot,
= e à l'intérieur,
= z à la fin
= a isolé)
1
 
 
0,8
 
 
0,3
 
 
 
0,1
les règles ne laissent aucun choix
 
d correspond soit à d soit à t
 
r correspond soit à o soit à e, soit à z
 
olaiin se transcrit otlaas qu'il faut lire salato(*)
(sarriette, en italien)
1
 
 
0,8
 
 
0,5
 
0,3 
 
0,2
 
0,1
totalité du texte
(de f°1 à f°116)
 
une section (herbier, astronomie, recettes)
 
une page
 
un paragraphe
 
une phrase
 
un mot
1,
 
 
0,7
0,5
 
0,4
 
 
0,2
 
 
 
 
0,1
texte clair (boire deux gouttes d'élixir)
 
texte obscur (le lion divise le jardin mal lu )
 
mots sans suite (lion lu jardin mal divise )
 
mots sans suite
dans diverses langues (aries balneo onar whose elohim )
 
bouillie (aioek blalneo nnar hgex gloimzf )
(*)  Deux observations à propos de cet exemple (purement imaginaire, comme les autres) :
•  olaiinaaotlaas n'est pas critiquable ; c'est otlaasaasalato qui introduit un choix arbitraire ;
•  le cas serait nettement différent si l'ordre des lettres dans l'anagramme faisait l'objet d'une règle : si tous les mots de six lettres suivaient le modèle 123456 aa 653421, alors la simplicité se trouverait réduite, mais l'univalence serait préservée.

NB- les valeurs placées dans le tableau ne sont que des exemples visant à éclairer et illustrer le propos. Malgré cette rigueur scientifique très limitée,
  1. on pourrait fixer un seuil (plutôt strict, comme 0,7, ou plutôt large, comme 0,4) à partir duquel une proposition de déchiffrement serait considérée comme méritant d'être prise en compte, même si l'impression générale est défavorable ;
  2. on voit tout de suite que ce système revient à fixer des notes éliminatoires : avec 0,3 pour le déchiffrement d'un paragraphe, il faut avoir déchiffré au moins une page ou même une section pour rester dans les clous (ce qui peut se justifier par ailleurs) ;
  3. cette formule pourrait apporter un début de solution au problème du texte hermétique : si quelqu'un apportait une solution simple (correspondance bi-univoque entre les deux alphabets / S = 1) permettant de déchiffrer sans aucune ambiguïté ni exception (U = 1), la totalité du texte (E = 1) en produisant une suite de quelque trente mille mots valides, dans une langue unique mais sans former un texte (C = 0,4), devrait-on ou pourrait-on rejeter cette solution ?

  ===================== Mise à jour du 10 septembre 2017 =======================

L'occasion était trop belle pour la laisser filer : dans son édition du 5 septembre, The Times Literary supplement  a publié un article de Nicholas Gibbs intitulé (en toute simplicité)   Voynich manuscript: the solution.

Pour ce qui est du texte, cette solution est exposée en ces termes :
It became obvious that each character in the Voynich manuscript represented an abbreviated word and not a letter.  Soit il devint évident que chaque caractère, dans le manuscrit Voynich, représentait un mot abrégé et non une lettre.

Et cet exposé est accompagné d'un exemple de quelques lignes photocopiées dont (paradoxalement) le texte voynichéen est beaucoup plus lisible que la transcription et la traduction. Il semble donc qu'il faille lire, pour le premier des deux exemples (il s'agit de la ligne 1 de f2v) :


Manuscrit pikooiin icheocpppchorcpotaiin o dain chor dairccshty
TranscriptionFL d oz iij   et i d   AQetdrisdARa ij  d  sa ij   etdrissa 1½  e? AR con
TraductionFOLIA DE OZ 3 ET IN DEAQUAETDERADICISDEAROMATICUSANA 3 DESEMINISANA 2 ETDERADICISSEMINISANA 1 ½ ETIAM AROMATICUS CONFUNDO

NB- La coloration a été ajoutée dans la transcription et la traduction pour rendre les correspondances plus nettes.

Second exemple (ligne suivante dans le manuscrit) :


Manuscrit pkchocpppkchycppshocpsholcppqotchocploeeescppqotycppchorcpdaiin
TranscriptionFL et cum FL et com e? d   eius D Q   AD AR et d q d i i i ½   AD AR com et d ris   s a iij
TraductionFOLIA ET CUM FOLIA ET CONFUNDO ETIAM ET EJUS DECOCQUE ADIGO AROMATICUS ET DECOCQUE DE 3 ½ DECOCTIO ADIGO AROMATICUS CONFUNDO ET DE RADICIS SEMINIS ANA 3

Qu'en dit la formule de Vinchoy  ?

À première vue, les choses ne se présentent pas mal : une lettre a un mot, voilà qui est simple (S = 1) et sans équivoque (U = 1). Mais il n'est pas besoin d'être professeur de faculté pour douter que les deux cents pages du manuscrit soient écrites à partir d'un dictionnaire de trente à quarante mots au grand maximum. Évaluation simple : les deux lignes transcrites par N. Gibbs utilisent seize caractères différents – la moitié du vocabulaire qui serait disponible pour l'ensemble du texte !

Bien sûr, on peut jouer sur (avec ?) les abréviations :

  • r à la fin de chor est transcrit par ris  et traduit par radicis , alors qu'il est transcrit et traduit par ½  à la fin du mot suivant dair ;
  • y à la fin de kchy est interprété comme la préposition cum  tandis qu'il est traduit confundo  à la fin de shty (pourquoi pas confero  ? ou communico  ?)
  • dernier exemple, pas le moins cocasse : le glyphe o est transcrit par (d)  et traduit par la préposition de  ; mais il existe, dans le manuscrit, près d'une centaine de groupes oo ; que peut vouloir dire de de  ? Le premier de ces digrammes se trouve d'ailleurs dans le premier mot du premier exemple choisi par Nicholas Gibbs : kooin ; que constate-t-on ? que l'auteur interprète effectivement le premier comme un o (d a de ) mais qu'il transcrit et traduit le second par oz  ; comble de l'ironie, si la plupart des transcriptions ont kooin , deux considèrent que l'on a (ou pourrait avoir) à faire à deux voyelles différentes, mais c'est la première qu'elles interprètent différemment (comme un a)  – toutes s'accordant sur le fait que la seconde voyelle ne peut être qu'un o.

Il faut donc choisir : ou bien la solution retenue reste simple (S = 1), mais c'est au prix d'une ambiguïté récurrente des abréviations (U = 0,4), ou bien on explique que « r vaut ris  aradicis  sauf après un i où il vaut ½  » – et on se retrouve avec une usine à gaz où U = 1 mais S = 0,3 à 0,6. En tout état de cause, un tel système reste à bâtir.

Pour ce qui est de l'empan, c'est beaucoup plus rapide : 0,3 (en comptant large).

Reste la clarté. Si tous les mots sont latins (OZ ?) IN DE AQUA ET DE RADICIS DE AROMATICUS  se trouve entre le texte obscur  et les mots sans suite . Ici encore, arrondissons par excès : 0,5.

Au total   I = 1 * 0,4 * 0,3 * 0,5 = 0,06 . La route est encore longue.

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Il reste un dernier aspect à mentionner : résoudre le mystère du manuscrit Voynich ne ferait (ou ne fera) pas que des heureux ; bien sûr, pour qui suit l'affaire de loin ou n'aurait même jamais entendu parler de MsV auparavant, cette avancée de l'Histoire ne pourrait qu'être bienvenue ; mais parmi toutes celles et tous ceux qui s'y seront cassé les dents, combien auraient du mal à faire leur deuil de leur entreprise ? En d'autres termes, si tout le monde est prêt à dire : « Vivement que ce mystère soit éclairci ! », combien ajoutent in petto « surtout si c'est par moi… » et combien même « à condition que ce soit par moi… » ?

Et jusqu'à la Beinecke Library… Certes, l'université de Yale et sa bibliothèque existaient avant le don de Kraus, et continueront d'exister si le manuscrit est un jour déchiffré ; mais il représente une bonne part des téléchargements de manuscrits sur le site de la Beinecke, et il lui est un peu ce qu'est le cratère de Vix au musée du Pays Châtillonnais. Mais une fois le mystère dissipé, Ms408 deviendrait un manuscrit parmi les autres, et ce qu'il perdrait en mystère ne serait compensé ni (probablement) par son contenu ni (à coup sûr) par sa qualité.


E   En guise de conclusion – provisioire, forcément provisoire


Bien qu'il y ait des provisoires qui durent (comme la Tour Eiffel) et malgré tous les obstacles évoqués précédemment, il se peut qu'un jour, une élucidation complète et convaincante finisse par s'imposer. On regardera alors celles et ceux qui avaient misé sur le mauvais cheval (en affirmant que le texte était dépourvu de sens ou bien, au contraire, en cherchant à reconstituer une grammaire du voynichéen et à élaborer des clés de déchiffrement) avec la même commisération ironique dont nous gratifions nos ancêtres qui croyaient que des souris pouvaient naître d'un tas de vieux chiffons humides ou que la Terre était plate. Alors, comme beaucoup d'autres, cette page n'aura plus de raison d'être, sinon comme témoignage d'une sorte de pré-histoire, touche de nostalgie d'un monde aboli.

Mais, en attendant, que la Quête continue !


 
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ Notes ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

(1)  Ce trait n'est assurément pas propre à MsV, mais la suite en ajoutera plusieurs autres ; du coup, si chacun n'a qu'une chance sur dix de se rencontrer, au sixième trait particulier, l'ensemble n'aura guère qu'une chance sur un million.
(2)  Il s'en suit que si un document antérieur (lettre, catalogue de bibliothèque) y fait allusion, ce ne peut être qu'en termes suffisamment vagues (un livre tout en hiéroglyphes ou un texte en caractères illyriens ou un manuscrit avec des dessins de plantes) pour pouvoir s'y rapporter aussi bien qu'à un autre document.
(3)  Même une notion aussi simple que le nombre de pages demande plusieurs lignes d'explication. Pour tout livre, on peut parler de page (un ensemble de signes contenu dans un rectangle virtuel – lu, dans notre tradition, de gauche à droite et de haut en bas), de feuillet ou folio (une surface recto + verso, dont chaque face fournit une page) et de feuille ou bifolio (comportant deux feuillets juxtaposés) ; ensuite, plusieurs feuilles sont empilées et pliées en deux pour former un cahier, cousu dans la reliure. Voilà pour le principe.

MsV suit ce principe mais avec quelques particularités :

  1. sans doute ultérieurement, les feuillets ont été numérotés, de 1 à 116 (soit 58 feuilles et 232 pages) ; pour cette raison, les références sont du type f43r ou f116v, et non page 85 ou 232 ; par ailleurs, les cahiers sont eux aussi numérotés, de 1 à 20 (avec un nombre de feuilles variable) ;
  2. quatorze feuillets manquent (par exemple f12 ou f59 à f64) ;
  3. à l'inverse, certains feuillets sont dépliants et comportent donc plusieurs pages.

Comme le fichier .pdf de la Beinecke  ne tient compte ni des uns ni des autres, la correspondance précise entre numéro de feuillet et page de l'archive n'est pas toujours évidente.

(4)  Terme controversé : certaines tiennent au nom technique de membrane (du moins en anglais), d'autres à celui de vélin puisqu'il s'agit de peau de veau (la couverture est en peau de chèvre) ; mais les dictionnaires ne s'accordent pas sur la définition du vélin ; pour les uns, c'est affaire d'espèce (parchemin de bovin), pour les autres, affaire de qualité (parchemin de premier choix).
(5)  Il n'est pas impossible qu'existe, quelque part sur Internet, quelque thèse complotiste affirmant que Kraus n'a en réalité acheté qu'une copie du manuscrit exposé en 1915 par Voynich, ses héritiers ayant gardé l'original ; ou alors, si Kraus a bien eu le manuscrit Voynich , qu'il l'a conservé, donnant à la Beinecke la reproduction que nous connaissons.
(6)  À chaque pas, on se heurte à des problèmes de vocabulaire (le fait que la langue du manuscrit soit inconnue et que l'essentiel des recherches soit publié en anglais ou même en russe ne simplifie pas les choses). Nous verrons plus tard les questions qui peuvent se poser à propos d'avoir un sens. Ici, le problème devrait être plus facile puisque de nature technique : déchiffré ? décrypté ? décodé ? Malheureusement, les dictionnaires généraux (Académie, TLFi) n'aident pas vraiment : crypter leur est inconnu, et [dé]coder y est donné comme synonyme de [dé]chiffrer. Pour un minimum de clarté, on trouvera dans cette page (que l'Académie française m'en pardonne l'outrecuidance) :
(7)  Comme le monde est petit !
  1. La page de titre originale du Necronomicon (reproduite en p. 10 dans l'édition J'ai Lu ) mentionne
    ______Done into English by John Dee, Doctor.
  2. Entrez Voynich Dee dans un moteur de recherche, et vous obtiendrez tant que tant de pages discutant des liens entre MsV et John Dee : le manuscrit est-il un faux créé par John Dee (et Edward Kelly) ? John Dee a-t-il vendu le manuscrit (authentique ou non) à l'empereur Rodolphe II ? est-il question de MsV dans une lettre de Thomas Browne rapportant les souvenirs d'enfance du fils de Dee, Arthur, qui aurait vu son père se passionner pour un livre écrit en hiéroglyphes ?

Liaison incertaine donc, mais pas vraiment plus que le reste.

(8)  On peut être au moins sûr de l'authenticité de l'immense majorité des documents, trouvés lors de fouilles archéologiques sérieuses ; par ailleurs, il est raisonnable de penser que le texte n'est pas crypté et a un sens : quand vous faites graver une dédicace à votre nom sur le socle d'une statue, c'est bien pour que tout le monde sache qu'elle est là grâce à vous.
(9)  Si MsV est un faux, il serait en principe possible de le prouver, par exemple en constatant que le support date du milieu du XIXème siècle ou que tel dessin représente sans aucun doute possible une locomotive ; mais rien de tel n'a pu être démontré, et les incrédules ne peuvent que supposer que MsV est un faux.

En face, les croyants ont bien essayé de prouver que le document était authentique

(10)  (10)    On pourrait poser la question sous forme de boutade : « Ça veut dire quoi : ça ne veut rien dire  ? » ou à l'inverse, en termes un peu plus choisis, « Avoir un sens  a-t-il un sens ? » Bien sûr, pour moi, œufs à vendre a un sens, notamment si je désire manger une omelette le soir ; mais pas vejce na prodej ; et pourtant, une Praguoise devrait pouvoir en faire quelque chose. Dire ce texte n'a pas de sens signifie donc, le plus souvent, que je ne le comprends pas ; s'agissant du manuscrit, il faudrait interpréter l'expression comme le texte n'a de sens pour personne ; mais comment être sûre qu'aucun des sept à huit milliards d'individus vivants (ni aucun des x milliards ayant vécu depuis la rédaction de MsV, et aujourd'hui morts) ne le comprend (ou ne l'a compris ou même n'aurait pu le comprendre) ? Supposons un poème rédigé dans une langue par quelqu'un se trouvant être l'ultime personne à connaître cette langue ; ce qu'elle ou il écrit a évidemment un sens ; peut-on considérer qu'à l'instant où cette personne mourra, le texte perdra tout sens ?

Et là n'est pas la seule direction à questionner : si (en revenant à une situation et une formulation banales) œufs à vendre a un sens, en va-t-il de même devendre œufs à ? et de œf à vnr ? et àdeefnœrsuv (qui pourrait tout aussi bien parler de revenus à Fœd ou d'œuvre de fàns) ? et Longtemps, je me suis couché de bonne fleur ? et je partirai hier ? Quand passe-t-on du texte clair  au texte obscur  ou bizarre  et de celui-ci au texte dépourvu de sens  ? La question reviendra, dans un contexte moins théorique, à propos de la formule de Vinchoy .

On trouve dans plusieurs travaux de recherches, formulé plus ou moins explicitement, le rêve d'un programme informatique capable de répondre aux questions précédentes, au termes de divers calculs. Ce rêve a pu avoir un commencement de réalisation avec l'analyse de la fréquence des lettres ou celle des motifs répétés (voir les diagrammes, un peu plus bas dans le texte) ; mais ce que l'on attendrait surtout, c'est un moyen de distinguer un texte chiffré  d'un texte dépourvu de sens  ; un seul exemple pour montrer la difficulté de l'entreprise : soit le message AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA ; texte dépourvu de sens  s'il en est ; entrons-le (miracle du copier-coller) dans la zone marquée Chiffré  de cette page d'un site de Didier Müller ; puis plaçons, dans la zone Clé : ANHSYMNIHSHGHSMNNWPPWOWNH et cliquons sur [Déchiffrer] ; on peut recommencer avec, comme clé, LSWJJWXAYWHVJANYSIZPANYTW ou bien YTSVVJWOWNHWDHJAMJXSNASJW. Tout est dans la clé (puisque l'on pourra ainsi déchiffrer  la suite de A en n'importe quelle suite de vingt-cinq lettres ; simple rappel : il existe 236773830007967588876795164938469376 solutions. Patience et longueur de temps…).

(11)  Le cas de la langue hawaïenne est plus anecdotique, mais peut se révéler instructif ; cette langue n'a pas été incluse dans la liste parce que le chercheur qui a fait état de ce rapprochement (William Bennett) l'a présenté comme une simple curiosité dont il n'y avait rien à inférer ; on pourrait donc le passer sous silence s'il ne donnait à réfléchir par ailleurs ; il s'agissait pour lui de mesurer l'entropie de second ordre  de divers langages ; pour schématiser par un exemple : dans un texte en français, après un c, il y a plus de chances de trouver un h qu'un v ; dans un texte anglais, après un t, il y plus de chance de trouver un h qu'un n ; à l'opposé, dans un texte totalement aléatoire, on trouvera à peu près autant de ch, de cv, de th et de tn ; la mesure permet donc de distinguer les textes en langue naturelle des bouillies. Mais au-delà, parmi les langues naturelles, on peut observer que certaines offrent plus de variété dans les choix que d'autres. Prenons l'exemple du p : en français, il peut être suivi de a, â, e, é, è, ê, h, i, î, l, n, o, ô, p, r, s, t, u, û, y ou rien – soit vingt-et-une possibilités (plus celles que j'ai pu oublier) ; dans les langues polynésiennes (dont fait partie l'hawaïen), ce même p ne peut ni être suivi d'une autre consonne ni se trouver en fin de mot ; il reste donc les dix voyelles ă (a bref), ā (a long), ĕ, ē, ĭ, ī, ŏ, ō, ŭ et ū, – approximativement la moitié de ce qu'on trouve en français ; et ce qui est vrai pour p  l'est aussi pour les autres consonnes (à des degrés plus ou moins variables en français). Mais les textes en hawaïen qu'a utilisés W. Bennett ne faisaient pas de distinction entre voyelles brèves et longues, n'offrant donc que cinq possibilités pa, pe, pi, po, pu – ce qui biaise évidemment les calculs ; et ce sont les valeurs de ce corpus qui ont été comparées à celles des autres langues et de MsV.
NB- un explosé plus précis et complet se trouve dans cette page du site de Dennis Stallings (pour aller directement au passage dont il est question ici, rechercher dans la page l'expression limited Hawaiian orthography).

Or

•  ce rapprochement entre voynichéen et hawaïen a la vie dure ; par exemple, sur le site des world-mysteries :
The entropy of samples of Voynich text is lower than that of most human languages; only some Polynesian languages are as low.
ce que GrandPas traduit, sur le site VeritasEurope, par
L'entropie d'échantillons de texte du Voynich est inférieure à celle de la plupart des langues humaines, et seules quelques langues polynésiennes sont aussi basses. ;
•  ce que D. Stallings montre pour l'hawaïen vaut en bonne partie pour le latin – qui occupe bien sûr une place non négligeable s'agissant d'un manuscrit présumé écrit au XVème siècle :
  1. le latin dispose des dix mêmes voyelles que les langues polynésiennes (plus le y, théoriquement prononcé comme le υ en grec et le u en français) ; mais les Romains ne marquaient pas, dans leur écriture, la longueur des voyelles, et aucune édition ne l'indique (sauf à des fins pédagogiques) ; cela ne modifie que légèrement les courbes de répartition des lettres, puisque, même en distinguant ĕ de ē, le nombre de chacune dépassera toujours nettement celui des h ou des y ; mais pour des analyses plus fines, la confusion peut être plus dommageable ; pour donner un ordre de grandeur, face aux vingt-et-une possibilités du français, le latin ainsi orthographié en offre treize – moins des deux tiers ; mais si on distingue voyelles brèves et longues (or il y a autant de différence en latin entre lĕgĕre et lēgēre qu'en français entre lurent et lire ), on arrive à dix-huit possibilités – quatre-vingt-cinq pour cent ; et si, dans un mouvement de simplification inverse, on ne distinguait plus les accents, le français se retrouverait avec treize possibilités – exactement comme le latin quand on ne tient pas compte de la longueur des voyelles ;
  2. il n'est jamais précisé quelle orthographe utilisent les textes pris comme référence : traditionnelle (la tradition ramiste, qui distingue j de i et v de u ) ou restituée (celle de la collection Guillaume Budé par exemple, qui ne connaît que i / I et u / V ) ? Il est facile de concevoir que juvit (alphabet de cinq lettres, chacune représentant 20 % du mot) n'aura pas les mêmes conséquences que iuuit (alphabet de trois lettres, 40 % + 40 % + 20 %).
Post-scriptum : s'agissant d'une orthographe modérément phonétique comme le français, on peut s'interroger sur le regroupement de penser avec petit, peux et peste et sa disjonction d'avec pantalon ; et il faut aller jusqu'au tétragramme pour distinguer menuet de mensuel ; nul doute que les spécialistes qui effectuent et utilisent ces calculs le font en toute connaissance de cause, mais il n'est pas aussi sûr que celles et ceux qui les récupèrent pour typer le manuscrit Voynich y mettent la même prudence et la même rigueur scientifique.
(12)  En fait, les pages sont remplies de façon très variable ; les quelque cent soixante-dix mille caractères du manuscrit représentent une petite centaine de pages d'un livre de poche.
(13)  Gordon Rugg estime à deux heures le temps nécessaire pour réaliser une page, en moyenne a quatre cents heures en tout, environ deux mois de travail assidu.
(14)  Cette page du site ecriture-art développe l'idée du leurre.
(15)  Le chiffrement de Vigenère avec masque jetable  (ou chiffre de Vernam ) a déjà été évoqué à la fin de la note (10) ; on peut trouver des informations précises sur le sujet dans cette page de Wikipédia ou celle du site de D. Müller.

Mais un tel procédé est-il envisageable sans ordinateur ? En théorie, il suffit d'un tableau à double entrée, le carré de Vigenère  ; pour deux textes en latin sans ponctuation et sans majuscules (comme cela semble le cas pour MsV), ne distinguant pas i de j ni v de u, il faut 23 colonnes (correspondant aux lettres du texte à chiffrer) et autant de lignes (correspondant aux lettres de la clé), soit un peu plus de cinq cents cases, contenant chacune la lettre résultante qui sera lue au croisement de la colonne et de la ligne adéquates.

Travail colossal quand il doit être répété des dizaines de milliers de fois, sans doute surhumain – du moins pour un individu isolé ; mais imaginons un trio, avec Numéro 3  lisant à haute voix les deux lettres de même rang dans le texte et dans la clé, Numéro 2  cherchant dans le tableau la lettre correspondante à la croisée des deux et la lisant à son tour, Numéro 1  traçant le glyphe voynichéen ; le travail reste fastidieux – mais on peut produire une dizaine de lettres à la minute, soit moins de quatre cents heures pour l'ensemble du manuscrit. Trois obstacles, cependant :

Mais un processus intermédiaire ne peut pas être pour autant totalement exclu.

(16)  Par exemple, je pourrais envoyer ce message :
Comme le vieux bistrot a changé de main, je pars en vacances dans le midi, le 5 ou le 6 du mois prochain : le bruit de la rue me fatigue, et le Var me changera de la Seine-Saint-Denis !

Avec une grille (ou un système de décompte des mots, ou n'importe quel autre procédé équivalent), je peux faire que seules les parties en rouge soient signifiantes :

Comme le vieux bistrot a changé de main, je pars en vacances dans le midi, le 5 ou le 6 du mois prochain : le bruit de la rue me fatigue, et le Var me changera de la Seine-Saint-Denis !
ce qui laisse  Demain midi 5 rue Saint-Denis.
 
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