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de James Hampton à ST JAMES

Pour le Manuscrit Voynich  ou les ambigrammes , il existe des sites francophones pouvant servir de référence au sujet et permettant de se limiter ici à Quelques réflexions à propos de…  Il n'en va pas de même pour James Hampton, qui semble ignoré (y compris dans la version en français de Wikipédia, où il n'est mentionné que comme homonyme de l'acteur).

C'est pourquoi il a paru bon de faire précéder la partie consacrée au carnet (qui est la raison d'être de cette page) de deux autres, consacrées l'une à la vie de son auteur, l'autre à sa sculpture . Toutefois, pour ne pas risquer la dispersion et l'à-peu-près, chacune de ces deux parties est formée par la traduction d'un document unique ; ainsi peut-on espérer gagner en cohérence et en clarté ce qui sera perdu en esprit encyclopédique. Seule la troisième partie répond au programme habituel de Quelques réflexions à propos du carnet ST JAMES .

Sommaire

 

A   Une vie, d'Elloree à Washington, D.C.

 

B   Un chef d'œuvre  sans Compagnons 

 

C   Le carnet ST JAMES


A   Une vie, d'Elloree à Washington, D.C.


Traduction d'un article de Greg Bottoms publié dans le numéro 17 de la revue Creative Nonfiction  en mars-avril 2002, et repris sur le site UTNE  dans cette page et les suivantes, sous le titre de The Gospel According to James
(L'Évangile selon Jacques ).

NB1- Quelques précisions sur
NB2- Malgré mes efforts, quelques mots ou expressions n'ont pas pu trouver de traduction sûre (sans que le sens général en soit affecté). Dans ce cas,

Dans les deux cas, le texte original est indiqué en note.
NB3- Dans l'ensemble du texte (comme dans le suivant), Amérique  et américain  font référence aux (seuls) États-Unis.


  
1-

St. James ne se considérait pas comme un artiste. Son but se situait bien au-delà de l'art. Il ne se considérait pas comme un artiste « populaire (1) » ou « marginal » ou « primitif » ou « visionnaire ». Il ne se considérait comme rien de ce dont les érudits l'ont qualifié depuis sa mort en 1964. Il ne savait même pas ce que ces noms signifiaient, pas dans le sens où ils les employaient, en tous cas. Un art des « petites gens (1) » ? C'est ainsi qu'il appelait les siens, là-bas à Elloree, en Caroline du Sud, où sa sœur s'asseyait sur une terrasse délabrée, remerciant Jésus pour la lumière du jour, où les champs s'étendaitent jusqu'à la bordure du ciel, où « le meilleur Porc de Bar-B-Que au monde » venait de derrière le Stop-N-Go (2). Et « marginal » ? Mon gars, ça, c'était facile : n'importe quel Noir en Amérique.

Quand il a commencé le Trône du Troisième Ciel de l'Assemblée générale du Millenium des Nations, une sculpture de 180 pièces faite des déchets d'un monde à l'agonie, dans ce vieux garage loué dans le nord-ouest de Washington, D.C. (5), où la misère pouvait battre votre âme jusqu'à la transformer, où un homme avait plus de chances de vous mettre une balle dans le corps que de vous serrer la main, il n'aurait jamais imaginé qu'un jour, le Trône serait exposé dans un musée, sous un éclairage recherché, sur un fond de pourpre majestueuse, où un gardien (son semblable) viendrait la nuit pour tout épousseter.

Il a construit Le Trône pour préparer le monde pour les Temps de la Fin, la Seconde Venue de Jésus-Christ, notre Sauveur, comme il est annoncé dans l'Apocalypse . Il travaillait la nuit comme gardien dans divers bâtiments publics dans le District, balayant le plancher et chantant des cantiques venus de son enfance à Elloree, là où il a vu pour la première fois le visage de Dieu quand il était encore enfant – pas une ombre qui tombe dans un coin ou quelque chose qui couve à la limite du champ de vision, pas un sentiment qui lui aurait chatouillé l'épine dorsale ou l'aurait enveloppé dans la chaleur de l'Esprit, mais le vrai visage de Dieu – brillant là devant lui, une nuit, comme une explosion sur l'écran d'un cinéma en plein air. C'est à ce moment qu'il a su qu'il avait été choisi, qu'il a su qu'il était un saint, qu'il a su qu'il avait reçu la vie, cette vie terrible, et admirable, pour servir Dieu.


2-

James Hampton fils est arrivé dans la cuisine familiale à Elloree en 1909, avec le satiné et le brillant de la naissance, le visage tourné vers le ciel, criant comme un vrai Baptiste du Sud. Il fut appelé comme son père, un chanteur de gospel et prêcheur baptiste auto-proclamé qui abandonnerait plus tard sa famille (une épouse et quatre enfants, dont James), au début des années 20, pour voyager à travers les campagnes du Sud et prêcher.

En 1928, à l'âge de dix-neuf ans, après une enfance vouée aux travaux agricoles, à la famille et à une religion stricte, James partit pour Washington, D.C., pour y rejoindre son frère aîné, Lee. La ville était un monde nouveau – plus grand, pourtant (pour un plus ou moins claustrophobe) plus rude, mais beau, aussi, avec les grands monuments d'Amérique se dressant dans le ciel, presque comme s'ils s'élevaient du ghetto où vivaient James et son frère.

Pendant plus de dix ans, James travailla comme cuisinier dans divers établissements de restauration rapide à travers tout la ville, sans se confier, entendant des voix qui chuchotaient, prenant des pauses pour prier au lieu de pauses pour fumer {[…]} (6). À la fin d'une journée de douze ou quatorze heures, il rentrait chez lui, {[…]} (8) épuisé, passant devant des hommes qui dormaient dans les allées et des garçons qui s'accrochaient aux coins des rues comme des bandes de jeunes loups ; devant des prostituées qui disaient : « Hé ! jeune homme, hé ! Jésus, ce que j'ai te fait voir les anges, bébé. » Il gardait les yeux rivés sur l'herbe qui poussait dans les fissures, sur des cigarettes, des capsules, une balle de révolver.

Il rapportait chez lui sa journée dans un nuage d'odeurs fortes : vieux légumes, café, viande, graisse, déchets. Et il pouvait encore entendre l'écho des plats qui s'entrechoquent et des cloches qui vous appellent, même dans la demi-tranquillité de la nuit ; et quelque part au-dessous de tout le bruit du monde résonnant dans sa tête – résonnant sans cesse dans sa tête – il entendait le chuchotement de Dieu comme le bruit de ses propres dents, comme son propre pouls. Il se douchait dans l'appartement que Lee et lui avaient loué, lisait ses passages préférés de la Bible – la Genèse, l'Évangile de Jean, et l'Apocalypse – et dormait, du sommeil que donne un travail rude. Ensuite, il se levait et refaisait tout, une fois encore. Jour après jour. Mois après mois. Année après année. Le monde plein de bruit dans sa tête. Et au-dessous du bruit, juste au-dessous, Dieu.


3-

De 1942 à 1945, James servit dans l'armée, au 385ème Escadron aérien (non combattant), au Texas puis à Seatle, Hawaii, Saipan et Guam. Son unité était spécialisée dans la charpenterie et l'entretien, et James fit (supposent les exégètes) la première pièce de son Trône, un petit objet en forme d'aile richement décoré avec des feuilles métalliques, en 1945, sur l'île de Guam.

Il retourna à Washington en 1946, après avoir reçu une Étoile de Bronze et un état de services honorable. Il loua une chambre dans une pension non loin de l'appartement de son frère. Il trouva alors un emploi dans l'Administration des Services généraux, comme gardien.

Après une brève maladie, Lee mourut subitement en 1948. Lee n'était pas seulement le frère de James ; il était son meilleur ami, peut-être son seul ami, et désormais, James (seul mais pas isolé parce qu'il savait que toute chose fait partie de Son plan) se mit à consacrer tout son temps à l'élaboration du Trône.

Certains jours, le ciel bas et gris emplissait son crâne comme du coton, et il oubliait tout sauf Dieu, oubliait qui et où il était, et c'était beau, cette espèce d'oubli, mais alors, il sortait dans la rue, marchant droit comme toujours, sa frêle silhouette serrée dans le bel uniforme de l'Administration des Services généraux, et il avait soudain cette illumination, il pouvait voir le désespoir comme recouvrant la vie, respirant le brouillard à travers les rues. C'était tout ce qu'il pouvait faire pour ne pas s'écrouler quand il partait travailler ces jours-là, quand il allait nettoyer le plancher et les toilettes des gens qui dirigent le monde.


4-

En 1950, sur une injonction de Dieu reçue dans un rêve, James loua un garage abandonné (sur N Street NO) à un commerçant des environs, lui disant qu'il travaillait sur quelque chose qui demandait plus d'espace qu'il n'en avait. Le garage était au bout d'une allée, hors de vue des passants, dans un quartier encore plus dangereux que le sien. C'était sombre et poussiéreux, avec des murs de brique, un sol cimenté, et des lampes pendant au bout de fils électriques qui, au plafond, reliaient les poutrelles grinçantes. Les rats filaient dans l'allée, revenant précipitamment derrière les poubelles. Les toiles d'araignées formaient des voiles brumeux dans les coins. C'était affreux. C'était parfait. C'était juste là que Dieu voulait que soit Le Trône.

Pendant les quatorze années suivantes, James trouva son rythme. Il exerçait son métier jusqu'à minuit, balayant les sols et ramassant les ordures dans les bâtiments publics ; puis il venait au garage pour faire son vrai travail durant cinq ou six heures, suivant de près ce que Dieu lui disait, rentrant dormir chez lui quand la lumière rosée de l'aube atteignait le Monument de Washington.

Parfois l'après-midi et souvent en fin de semaine, il rendait visite aux magasins locaux de meubles d'occasion, s'enquérant des prix avec une voix proche du murmure. S'il aimait quelque chose, il revenait plus tard, avec un chariot pour enfant et une pochette de billets d'un dollar pliés, souples et usés comme du papier de soie. Il emportait des choses qui laissaient les marchands perplexes : tables sans pieds, bureaux sans tiroirs, maisons de poupées à moitié écrasées, tabourets bancals.

Plus tard, vous auriez pu le voir sortir d'un bâtiment officiel avec un sac-poubelle plein d'ampoules grillées ; ou peut-être le croiser dans la rue avec un sac de jute, demandant aux clochards de lui vendre le papier métallique de leurs bouteilles de vin. Il fouillait les poubelles pour trouver du verre de couleur, des emballages de sandwich, du carton. Et, bien sûr, le plus gros avantage de travailler pour le gouvernement américain tenait dans sa propension au gaspillage, jetant du matériel en excellent état parce que quelqu'un n'aimait pas son aspect. Ce qu'il y avait de meilleur, quand on passait nettoyer derrière les gens qui dirigeaient le monde, c'est qu'ils ne voyaient pas la valeur réelle au cœur des choses.


5-

Parfois, après de longues heures de travail, {[passées à]} (11) nettoyer des produits chimiques et de solvants toxiques, son esprit ressemblait à de la Jell-O (12) cognant contre son crâne, et des lambeaux de temps disparaissaient comme de vieux sous. Mais les autres jours, tout était plein d'acuité et de sens. Durant ces jours de clairvoyance, James, Saint James, se fit le paratonnerre de Dieu, un message chiffré pour la Parole. Quand il avait ces jours de clairvoyance, de vision, il savait que le monde ignorait Dieu et Ses commandements, il savait que le Temps de la Fin était proche. Six millions de Juifs, le peuple élu de Dieu, exterminés. Il pouvait difficilement se faire une raison. Et, dans son propre voisinage, un meurtre presque chaque jour. Voler. Mentir. Convoiter la femme d'un autre homme comme si c'était un jeu. Il faudrait un million de vies pour réciter la liste des cruautés humaines.

Ainsi, St James écrivit dix nouveaux commandements pour le monde. Mais il les écrivit dans son propre langage inventé, une série de boucles et de formes à l'apparence cursive qui, à l'occasion, ressemblent à des lettres.


6-

Il avait construit une estrade au fond du garage sur laquelle placer quelques-unes des pièces. Sur les objets les plus gros, il mit des roulettes métalliques rouillées pour pouvoir les déplacer jusqu'au bon endroit. Tout était parfaitement symétrique, il le fallait puisque St. James recréait le temps. C'est bien cela : recréer le temps. Pas seulement représenter le temps comme il est dit dans la Bible, il le reproduisait avec des ordures. Vous pouvez le voir si vous regardez.

Sur la droite, l'histoire de l'Ancien Testament, de Moïse et de la Loi ; sur la gauche, l'histoire de Jésus et de la Grâce, le chemin du salut.

St. James comprit que le temps de Dieu, le seul temps, était cyclique, revenant encore et encore. Aucune chose, aucun événement n'était fortuit. La vie se répétait. C'était justement là, dans l'Ecclésiaste  : « Le soleil se lève, le soleil se couche ; il aspire au lieu d'où il se lève (...) Ce qui a été, c'est ce qui sera ; ce qui s'est fait, c'est ce qui se fera. » (12) La mort signifiait seulement une renaissance et une nouvelle vie dans le Ciel, plus glorieuse, où vous seriez réunis avec tout ce qui avait été perdu, avec Lee et votre père et certains des hommes du 385ème qui étaient morts depuis la guerre. Si vous placiez votre foi en Jésus, si vous croyiez vraiment, vous n'étiez pas qu'un pauvre homme seul dans la ville parmi les pauvres, trimant dans un garage mal éclairé, causant à un mur de brique ; vous n'étiez pas qu'un gardien, un vétéran oublié ayant du mal à joindre les deux bouts. Votre vie comptait maintenant et pour toujours. Vous comptiez réellement.

Il travaillait. Il enveloppait des bouteilles et des pots de gelée et des lampes avec du papier doré ou argenté, qu'il prenait à des bouteilles de vin ou de bière d'importation et des cartons de cigarettes et des boîtes à l'emballage d'aluminium. Il utilisa des couvercles de boîtes de café comme bases. Il monta des tiroirs renversés sur des vases de verre bon marché, les enveloppa dans du papier métallique. Il décora les bords d'une table sciée en son milieu avec le cable électrique de l'État, avant de couvrir le tout de papier doré. Il utilisa du papier kraft et du carton pour les ailes des anges, utilisa des rouleaux à tapis pour soutenir les parties les plus lourdes. Il utilisa de la colle et des clous et des épingles, et quelquefois il enveloppa un objet dans des couches de papier métallique jusqu'à lui donner exactement la taille et la forme voulues.

Et puis, il y avait le trône lui-même, la pièce centrale de la structure, une vieille chaise rouge, en peluche, achetée d'occasion. Il lui donna des ailes en or et la plaça en haut, un siège pour le Sauveur qui allait venir. Il lui donna un haut dossier – un mètre vingt ? un mètre cinquante ? – avec des formes en bois et des ailes en carton plus petites et des ampoules d'argent et d'or. Il mit des noms à des objets pour des saints, et couvrit ses murs avec des citations de la Bible et une image de Lee, qui était maintenant (Dieu le lui avait dit) un ange vivant à l'intérieur de son corps. Au sommet de tout cela, qui s'étendait en remplissant tout le fond d'un garage froid et humide au bout d'une sombre allée dans l'un des pires quartiers de Washington, D.C., il y avait les mots Ne crains pas.


7-

St. James a quitté la terre avant d'être prêt, avant d'avoir fini, bien qu'il ait dit une fois au commerçant propriétaire du garage : « [Le Trône ] est ma vie. Je le terminerai avant de mourir. » Il y avait travaillé dans le garage quatorze ans durant, y pensant peut-être sans cesse, et il n'avait pas fini. Il souffrait d'un cancer de l'estomac depuis quelque temps, bien que la maladie n'ait été diagnostiquée que tardivement dans une clinique gratuite pour vétérans de la deuxième guerre mondiale. Il refusait de croire qu'il était en train de mourir. Ce n'était pas déjà son heure. Il a travaillé au Trône jusque dans ses tout derniers moments, et le travail adoucissait la douleur dans ses entrailles.

La mort a épargné à St. James de savoir tant de choses à propos de son Trône. Par exemple, juste après sa mort, quand le commerçant a amené un journaliste nommé Ramon Geremia, du Washington Post, pour voir la sculpture dans le garage, où il y a touché et a emporté des choses et ne les a probablement jamais remises au bon endroit, altérant ainsi toute l'histoire du temps. Et il ne lui a jamais été donné de lire l'histoire qui a couru sous le titre de « Le Clinquant, le Mystère sont les seuls Héritages de l'Étrange Vision de l'Homme Solitaire », le 15 décembre 1964. Et il ne lui a pas été donné non plus de voir le cinéaste là-bas, le gars avec la coupe de cheveux des Beatles, disant à tout le monde dans la communauté artistique locale quelle chose étrange était Le Trône et comment un petit gardien de nuit nègre, sans aucun ami ni histoire connue, l'avait réalisé en tant d'années. Il ne lui a pas été donné de savoir que des critiques écriraient sur sa vie et son travail, le comparant à des gens et des mouvements dont il n'avait jamais entendu parler. Mais, par-dessus tout, il ne lui a jamais été donné de voir Le Trône resplendissant au milieu d'un champ de pourpre dans le Smithsonian American Art Museum, jamais donné de se tenir sur ces sols de marbre dans son plus beau costume du dimanche, sa couronne de St. James étincelant sur sa tête, ni d'être fier de ce qu'il avait fait sans autre ressource que la foi et des choses mises au rebut.


Greg Bottoms est l'auteur d'un recueil de nouvelles, Sentimental, Heartbroken Rednecks  (12) (Context, 2001) et du mémoire Angelhead: My Brother's Descent Into Madness (Three Rivers, 2000). Il vit en Virginie. Tiré de Creative Nonfiction (n° 17). Souscriptions: $29.29/an. (4 numéros) au 5501 Walnut St., Suite 202, Pittsburgh, PA 15232.

 
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ Notes ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

(1)  En anglais, folk  peut être à la fois une sorte d'adjectif (folk art  = art populaire) et un nom (folk[s]  = les gens).
(2)  Nom d'un magasin de restauration rapide.
(5)  District de Columbia . L'auteur ajoute presque toujours cette mention quand il est quesion de la ville.
(6)  when he took a break at all
(8)  slope-backed .
(11)  after a faceful of government cleaning chemicals and toxic solvents 
(12)  Marque de gelée, servant à confectionner des desserts.
(12)  Les citations sont extraites des versets 5 et 9 du chapitre Ier, telles qu'elles apparaissent dans la King James Version , la traduction de la Bible la plus usitée aux États-Unis. Comme dans les autres pages de ce site, la traduction française est celle de Louis Segond.
(12)  Des Bouseux sentimentaux, au Cœur brisé 

 

B   Un chef d'œuvre  sans Compagnons

S'il joue bien sûr sur les mots, le sous-titre indique deux voies qui ne sont pas dénuées de tout pertinence :


Traduction d'une page du site americanart.si.edu (dont on peut trouver l'original à cette adresse). Ce site dépend du Smithsonian American Art Museum , où est maintenant conservé et exposé le Trône.


  

Le Trône du Troisième Ciel de l'Assemblée générale du Millenium des Nations  est une œuvre d'art complexe, réalisée par James Hampton sur une période de quatorze ans. Hampton en a fait le plan fondé sur diverses visions religieuses qui l'engageaient à préparer le retour du Christ sur Terre. Sa référence au « troisième ciel » est fondée sur les Écritures qui l'appellent « le ciel des cieux » – le royaume de Dieu.

Hampton a réalisé son grand œuvre dans un garage loué, transformant cet espace terne en un monde de splendeur. Il a façonné à la main nombre d'éléments avec du carton et du plastique, mais y a ajouté une structure faite d'objets trouvés dans son voisinage, tels que vieux meubles et pots de gelée, et des rebuts comme des ampoules venues de bâtiments fédéraux dans lesquels il travaillait. Hampton a choisi des papiers métalliques chatoyants, du papier pourpre (maintenant décoloré), et d'autres matériaux, pour évoquer la crainte spirituelle et la splendeur. Le Trône renferme un mélange complexe de christianisme et de pratiques spirituelles afro-américaines qui entrecroisent les thèmes de la délivrance et de la liberté ; il est tout à la fois d'une splendeur étonnante et d'une humilité profonde.

Le Trône tire sa cohérence de strates parallèles d'éléments répartis sur deux niveaux. Un trône rembourré, à l'arrière, est le foyer d'un ensemble fortement symétrique. Les objets à droite se rapportent au Nouveau Testament et à Jésus ; ceux de gauche, à l'Ancien Testament et à Moïse. Hampton a aussi laissé, rédigés dans une écriture mystérieuse, des textes qu'il pouvait avoir compris comme la Parole de Dieu telle qu'il l'avait reçue.

Salué comme l'œuvre la plus importante de l'art visionnaire américain, le Trône de J. Hampton traduit la foi en Dieu d'un homme aussi bien que son espoir de salut. Quoique Hampton n'ait jamais exercé au dehors de ministère religieux, son injonction – Ne crains pas – résume le message fort de son entreprise.

[…]  (*)
Smithsonian American Art Museum : Guide commémoratif. Nashville, Tennessee : Beckon Books, 2015.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~ Note ~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~

(*)  Le texte est suivi du sous-titre Artwork Description  et de deux paragraphes
  1. une présentation-profession de foi du musée (le Smithsonian American Art Museum),
  2. une reprise très abrégée de ce que l'on a pu lire plus haut.

Et alors, où sont les images ?  Celles que l'on rencontre ici ou là sont affichées « avec l'autorisation du Smithsonian American Art Museum ». Le plus simple est donc d'aller voir sur un site du musée. La page du site americanart  dont l'adresse figure plus haut offre l'une des vues les plus détaillées (à condition de cliquer suffisamment sur l'image pour l'agrandir au maximum) ; en outre, deux vues du Trône et deux de la couronne sont visibles à partir de cette adresse.


 

C   Le carnet ST JAMES

Sommaire q  Les sources
w  Le carnet et sa couverture
e  La mise en page
r  Les textes en clair
t  Le texte en hamptonien
___Ⓐ  Nature du texte
___Ⓑ  Problèmes de transcription
___Ⓒ  Deux singularités
___Ⓓ  Quel langage ?
___Ⓔ  Au-delà…

NB- Dans la suite, pour plus de commodité et de clarté,

q  Les sources

On peut trouver

  1. la photographie des deux couvertures et celle des f23-f24 (p89-p90), sur le site du musée, à cette adresse ; les images sont de définition très moyenne, mais en couleur ;
  2. la photocopie de chaque feuillet (tirée du microfilm) dans une page créée par Mark Stamp ; les fichiers jpg  peuvent être affichés ou téléchargés individuellement ; il est aussi possible de télécharger l'ensemble soit en jpg  soit au format tiff , plus volumineux mais de meilleure qualité graphique ; une seule restriction : tout est en noir et blanc.

w  Le carnet et sa couverture

Il s'agit d'un petit livre de comptes  (d'une vingtaine de centimètres de haut sur quatorze de large), dont les pages comportent la grille que l'on peut voir ci-contre (les traits de couleur ont été accentués)     aa.


Comme le montrent les photographies mentionnées ci-dessus, les deux couvertures sont décorées ; il sera question plus loin du texte ajouté par Hampton sur l'une et sur l'autre, mais on peut observer dès maintenant que toutes les deux comportent

  • tout en haut, un premier titre de grande taille, ST JAMES , dont les lettres ont été découpées dans du papier métallique puis collées ;
  • juste en dessous, dans une sorte de cartouche, avec la même graphie que le corps du texte, la mention THE BOOK OF THE 7 DISPENSATION (1). C'est sous ce titre que le carnet est répertorié par le Smithsonian Museum 
 Fond de page

En outre, la première couverure contient dans sa partie inférieure un dessin et quelques lettres (peut-être M 14 d2, ou vv 14 Ki qui apparaît plusieurs fois dans le texte) ; comme on retrouve l'ensemble en divers endroits de la production de James Hampton, il sera considéré et désigné ici comme son blason .



e  La mise en page
 Blason

De façon générale, chaque page comprend

  1. dans l'en-tête, la mention ST JAMES suivie du numéro de la page ;
  2. dans la première partie du carnet, vingt-cinq lignes de texte commençant sous la barre ;
    ___dans la seconde, vingt-six, la première située au-dessus de la barre ;
  3. dans la marge inférieure, le mot REVELATION (qui désigne, en anglais, le livre de l'Apocalypse ).

Le texte est écrit de gauche à droite, apparemment de haut en bas, à l'aide d'un alphabet dont on ne trouve aucun exemple ailleurs (cf. infra) ; il n'y a pas de marque apparente pour séparer les mots, les paragraphes, les pages ou quelque chose qui ressemble à des chapitres.


r  Les textes en clair 

Ceux auxquels on peut avoir accès se trouvent

  1. sur des étiquettes tapées à la machine et collées sur certaines parties du Trône ou sur la couronne ;
  2. sur les deux feuillets des Dix Commandements  (p9 et p10) ;
  3. sur les deux couvertures du carnet ;
  4. à l'intérieur du carnet :__Ⓐ  dans les marges,
    _______________________Ⓑ  dans le texte lui-même.
  5. Il serait assez naturel d'espérer y trouver une pierre de Rosette. Malheureusement, il ne fait guère de doute que, quand un texte en anglais est juxtaposé à un texte en hamptonien, le second est un commentaire du premier (ou sa suite ou tout autre chose), mais pas sa traduction  (dont on ne verrait d'ailleurs pas très bien la raison d'être). Du coup, le plus intéressant est sans doute d'examiner ces textes pour eux-mêmes.

    1. l'une des deux étiquettes dont on dispose est celle de la couronne     aa
      NB- Le verset en question est (dans la traduction de Louis Segond)
      Ne faites pas de mal à la terre, ni à la mer, ni aux arbres, jusqu'à ce que nous ayons marqué du sceau le front des esclaves de notre Dieu. 
      ___L'autre sera examinée plus bas à propos de f50 (p116).
       THE NATIONS
      MILLENNIUM GENERAL
      ASSEMBLY
      Revelation 7, verse 3
    2. le premier de ces deux feuillets contient en son milieu un dessin évoquant
      les Tables de la Loi, avec les chiffres romains de I à X sur deux colonnes ; le dessin est entouré de deux colonnes de texte hamptonien (neuf lignes à gauche, dix à droite) et, en dessous         aa
      NB- les caractères en rouge foncé sont tracés à l'aide de deux traits parallèles.
       THE OLD AND THE NEW
      COVENANT RECORDED BY
      ST JAMES

      Le second feuillet a, en haut, le même blason  que la couverture et la couronne ; puis une ligne
      ___ST JaMeS RECEIVEd JESUS BY MOSeS
      et, en dessous, deux colonnes (offrant vingt-cinq lignes) ;
      •  celle de gauche contient vingt lignes de texte hamptonien ; dans la marge de gauche, les lignes sont numérotées (en clair) de 2 à 26 ;
      •  celle de droite comporte vingt-cinq lignes en anglais ; les premières sont numérotées de I à XIX (au milieu de la page) ; le texte est celui du chapitre 20 du livre de l'Exode , versets 3 à 7 (un extrait de ce que Dieu dit à Moïse sur le mont Sinaï) ; il reprend la KJV  à quelques détails près.
      Quelques points intéressants :
      •  il n'y a pas d'espaces entre les mots, pas de ponctuation, pas même de marque de séparation entre les versets ;
      •  le texte est en majuscules ; toutefois, quelques minuscules apparaissent ici ou là (cf RECEIVEd ) ;
      •  deux cas particuliers :
      ••   le U : dans JESUS à la première ligne, on trouve un U majuscule banal ; mais dans la citation du livre de l'Exode, tous les U sont des minuscules cursives ;
      ••  le N : majuscule, mais écrit à l'envers, é (comme un i  dans l'alphabet cyrillique) ; cette particularité ne se rencontre pas ailleurs ; au reste, DOWN , AND  et NAME  affichent un N  normal.

    3. •  la première couverture comprend, sous le cartouche, une ligne répétant ST JAMES précédé d'un caractère (sans doute un é hamptonien).

      Entre cette ligne et le blason  dont nous avons déjà parlé, une colonne (relativement étroite) de quatorze lignes en anglais reprenant le début du Credo  (Symbole de Nicée), jusqu'à la Résurrection du Christ ; si l'on se réfère au Book of Common Prayer  (une source possible), on peut noter quelques différences :

      •  Hampton ajoute en tête FIRST , qui n'apparaît dans aucune version ;
      •  il omet He descended into hell.  entre [who was] buried  et the third day  ;
      •  quelques erreurs matérielles : FARTHER  pour Father , ONR  pour our , AGIN  pour again  ;
      NB- Certaines lectures ultérieures conduisent à interpréter autrement la présence de FARTHER  et AGIN  ;
      _____voir plus bas la section consacrée au gullah.
      •  les mots sont séparés par une espace et, parfois dans les dernières lignes, par une barre verticale ; mais il n'y a pas de ponctuation (ni de séparation entre les versets ) ;
      •  comme à l'habitude, le texte n'utilise que des majuscules, sauf pour h  ; exception dans l'exception : ThE HOLY GhOST.
          •  La dernière couverture reprend le gabarit de la première, avec sous le cartouche,
      •  trois lignes en anglais     aa
      Comme pour l'autre couverture, les mots sont espacés et les h, en minuscules.
       ThE SECOND
      RECORDED OF ThE
      TEN     COMMANDMENT
      •  dix-sept lignes en hamptonien, dont beaucoup ne contiennent que quelques caractères.
    4. restent les éléments présents dans le carnet lui-même.
      NB1- Ci-dessous, décalque  désigne la marque inversée que peut laisser sur la page voisine un texte écrit à l'encre quand on referme le livre avant que l'encre n'ait séché.
      NB2- Quand il est mentionné un numéro de ligne dans une page, la ligne 1 est toujours la première ligne de texte, où qu'elle se trouve dans la page.

      Il convient de distinguer entre

      Ⓐ  les marginalia , dont il a déjà été question à propos de la mise en page :
      •  dans l'en-tête, la mention ST JAMES accompagnée du numéro de la page ; c'est un élément récurrent ; quelques variations cependant :
      ___•  la numérotation des pages de 2 à 14 (p65 à p80) présente diverses anomalies ; certaines portent deux numéros (par exemple la p66 numérotée 15 à gauche de ST JAMES  et 3 à droite ) ; certains numéros se retrouvent en double (les p69 et p78 ont le numéro 12) ; aucune page ne porte le numéro 5.

      Il semble donc que James Hampton ait voulu reclasser certaines pages du début du carnet, sans mener ce travail à son terme (aucune page où l'un des deux numéros soit barré).

      Autres particularités :
      ___•  p76 - pas de mention ST JAMES  ; seul figure le nméro de la page (12) ;
      ___•  p69 - TS JAMES ;
      ___•  p71 - Hampton avait tracé, semble-t-il, un T qu'il a surchargé, avant d'écrire ST JAMES à côté (dont le T a, en bas, une sorte de crosse inhabituelle) ;
      ___•  p87 - entre ST et JAMES, trois traits horizontaux (peut-être le décalque du E de la page voisine) ;
      ___•  p94 - mention ST JAMES  en petit caractères, déportée vers la gauche ; pas d'espace entre ST et JAMES ;
      ___•  p95, 105, 115, 125 et 137 - (soit f29, 39, 49, 59 et 67) - mention ST JAMES  déportée vers la gauche ;
      ______large espace entre ST (grandes lettres) et JAMES (lettres plus petites, variables selon la page) ;
      ___•  p111 - entre ST et JAMES, un caractère surchargé (ressemblant à un u ) ;
      ___•  p116 - à gauche de ST JAMES , VIRGIN MARY ; sous JAMES  et 50  (numéro de la page), NOV 2# 1950 ; le # représente un 0 surchargé par un 1 ; sous le 2, un 4 et sous le dernier 0, un 2 ;
      NB1- cette page fait suite à f49 qui contient la plupart des mots en clair  du texte proprement dit ;
      NB2- le 1er novembre de cette année-là, Pie XII avait proclamé le dogme de l'Assomption (à la fin de sa vie terrestre, la mère de Jésus a été matériellement transportée dans les cieux) ; or, sur une étiquette tapée à la machine et collée sur une pièce du Trône, on peut lire   aa  This Design is the proof
      of Virgin Mary descending
      into Heaven- - - - - - -
      Novenber 7, 1950
      It is also spoken of by
      Pope Pius XII
       Ce Dessin est la preuve
      de la descente de la Vierge Marie
      dans les Cieux - - - - -
      7 Novenbre 1950
      Cela a aussi été dit par
      le Pape Pie XII

      •  dans la marge du bas, le mot REVELATION., sans exception mais avec quelques particularités :
      ___•  à plusieurs reprises, décalque du même mot de la page voisine (p71, 73, 91 par exemple) ;
      ___•  p64 - RA… avec A surchargé par E puis
      __________REVELAI… avec I surchargé par T ;
      ___•  p69 - REVELATA… avec A surchargé par I ;
      ___•  p72 - V anormal (la barre de gauche est une courbe
      __________dépassant, en bas, la barre de droite) ;
      ___•  p105 et 126 - REVELATIN… avec N surchargé par O ;
      ___•  p122 - REVELATIOO avec O surchargé par N ;
      ___•  p133 - REVELATIN (non corrigé) ;
      ___•  p144 - REVEATION (non corrigé) ;
      ___•  p153 - REVELATO… avec O surchargé par I. .
      •  dans la marge de droite de p85 (f19), les lignes sont numérotées en chiffres arabes de 1 à 20 ; le texte en hamptonien n'occupe alors que les colonnes A et B ; il ne s'étend sur toute la largeur de la page qu'à partir de la ligne 21.

      Ⓑ  les mots insérés dans le texte :
      ___•  p64 - l. 16 - ST JAMES ;
      ___•  p78 - l. 14 - JAMES ;
      ___•  p88 - l. 5 - JAMES ;
      ___•  p94 - l. 19 - JESOS ;
      ___•  p95 - l. 2 - JAMES
      _________(lettres écrasées peu lisibles) ;
      ___•  p104 - l. 7 - JAMES (J et S déformés) ;
      ___•  p112 - l. 21 - JESUS (U déformé) ;
      •  p115 - l. 7, 8 et 10 - NRNR ;
      ______ - l. 11 - CHRIST ;
      ______ - l. 13 - NRNR puis JOHN ;
      ______ - l. 15 et 17 - NRNR ;
      ______ - l. 22 - NRNR puis CHIRST ;
      •  p116 - l. 2 - NRNR (N initial sur ou sous un arc de cercle en haut) ;
      ______ - l. 3 - CHRSIS (S final sur ou sous un trait vertical à gauche) ;
      •  p158 - l. 15 - REVELATION ;
      •  p166 - l. 16 - REVELATION.

      La présence de ces mots est surprenante. Difficile d'imaginer que le hamptonien n'ait pas de mot ou de signes pour désigner le Christ ou James lui-même. Quelle valeur Hampton donnait-il à cette [absence de] transcription ? La réponse nous permettrait certainement de mieux comprendre son monde.

      Et faut-il s'étonner que, sur cinq apparitions des noms JESUS  et CHRIST , trois soient déformées ? Mais peut-être cela ne gênait-il pas vraiment Hampton ; on peut en effet penser que, pour lui, ce qui comptait, c'était d'une part la foi (l'intention, le cœur) et de l'autre, l'acte (la réalisation du Trône) ; entre les deux, la parole (pas la Parole de Dieu mais celle de James Hampton et même celle de ST James) importait sans doute moins (voir plus bas les observations sur le style [matériel] d'écriture du carnet).

      Un cas plus troublant : les huit occurrences de NRNR . Concentrées sur à peine plus d'une page. Que désignent ces quatre lettres ? Acronyme ? symbole ? Il est intéressant de noter qu'elles ont le même motif (répétition) que certains caractères du texte hamptonien comme v v ou G G) ; par simple intuition, je serais tenté d'y voir une image du mot REVELATION.

      NB- Autre espoir déçu : si l'on observe les caractères qui encadrent ces mots en clair  (les trois lettres hamptoniennes qui précèdent chaque mot et les trois qui les suivent), on ne constate aucun motif  particulier – pas de caractère récurrent qui jouerait le rôle de guillemets, pas d'expression figée avant ou après JAMES  ou NRNR .
t  Le texte en hamptonien

Dans notre situation, deux voies sont possibles, deux méthodes, peut-être deux styles : une approche psychologique , en essayant de se mettre dans la tête de James Hampton pour refaire son chemin ; et une approche technique  où l'on soumet le texte aux outils linguistiques et informatiques. La seconde a l'avantage de rendre un verdict scientifique  tout en permettant à chacune de refaire l'analyse qui y mène ; elle est donc plus sûre (du moins quand les résultats sont correctement interprétés , pour paraphraser Joseph Smith). Malheureusement, les expériences qui l'ont utilisée (sous des formes différentes) n'ont pas pu aboutir à un résultat concluant : ni celle de S&L ni celle de DS. C'est pourquoi il sera d'abord fait appel à la première approche, sans perdre de vue qu'elle ne peut livrer que des indications, des probabilités.


  Nature du texte

•  Première questionⒶ  texte dépourvu de sens ?
(aléatoire, bouillie)
Ⓑ  jeu esthétique ?
(suite de petits dessins)
Ⓒ  texte signifiant ?

Mais alors,


•  Deuxième
___question
___Ⓓ  texte chiffré ?
(les lettres de la langue source sont modifiées avant d'être transcrites par un signe [ou un groupe de signes] hamptonien)
___Ⓔ  texte simplement encodé ?
(chaque signe [ou groupe de signes] hamptonien correspond à une lettre ou un son de la langue source)

Pour répondre à ces questions, les analyses linguistiques ne sont pas de trop. Encore faut-il leur donner ce qu'elles peuvent traiter, et ce n'est pas le cas de 3  , K î ou 6%4 ; il leur faut une transcription utilisant les lettres de l'alphabet latin ou, du moins, les signes disponibles dans une page de code de l'ordinateur. Peu importe que é soit transcrit par E, par Y ou par § ; la seule nécessité est que tous les é du texte soient représentés par le même signe et que ce signe ne représente que cette lettre. Mais c'est là que les difficultés commencent, sur fond d'incertitudes.


  Problèmes de transcription

Le texte contient un nombre non négligeable de caractères 5, 6, 7 et 9, en tous points identiques aux chiffres utilisés pour numéroter les pages ; mais ils n'apparaissent que dans trois groupes : 95, 96 et 76 – jamais autrement (3) ; faut-il alors considérer quatre lettres 5, 6, 7 et 9 (dont l'emploi serait fortement contraint, comme q  devant u  ou ç  devant a , o  ou u ) ou bien trois lettres 95, 96 et 76 ? S&L aussi bien que DS ont opté pour la deuxième solution ; mais on se trouve alors face à un nouveau choix : ou bien transcrire la lettre  par un caractère unique (mais arbitraire, par exemple j pour 96), ou bien la transcrire par un ensemble de caractères qui en rappellera la nature (en conservant 96 mais en lui donnant la nature de lettre unique) ; là encore, S&L ont choisi la deuxième solution, qui facilite grandement l'usage de la transcription, mais présente deux inconvénients :

  1. il faut séparer les groupes correspondant à chaque lettre, en l'occurrence par une espace (puisque Hampton ne l'utilise pas pour séparer les mots) ;
  2. une telle transcription ne peut pas être traitée par un programme usuel ; il faut ou bien la transformer (en remplaçant par exemple 95 76 par   wx)  ou bien écrire un programme particulier capable de gérer cette forme particulière d'encodage.

DS avait entrepris une transcription du premier type, où chaque lettre hamptonienne se trouvait encodée par un caractère unique – mais il ne semble pas avoir mené l'opération à son terme, si bien que sa liste des lettres est partielle (du moins à ce qu'on peut en juger d'après son site).

NB- Tout le respect dû à Mark Stamp, Ethan Le et Dennis Stallings et toute l'admiration que je leur porte n'empêchent pas un peu de perplexité : leurs transcriptions sont l'aboutissement d'une longue suite de choix qui sont autant d'hypothèses de travail ; on l'a vu pour 76, 95 et 96 (qui sont relativement peu employés) ; mais on peut se poser la même question pour Yr que S&L considèrent comme formant la lettre Y3 à côté de Yz transcrit par la lettre Y4 et de ur et uz formant respectivement les lettres qL3 et qL4 ; pourtant, on pourrait considérer au moins deux autres hypothèses :
  1. cette série pourrait être formée de quatre digrammes composés d'une lettre Y ou u suivie soit d'une lettre r soit d'une lettre z ; le nombre de lettres dans l'alphabet reste le même, mais les fréquences et le nombre de lettres dans le texte sont nettement différents ;
  2. on pourrait aussi considérer u comme une simple variante graphique de Y, et r ou z comme des variantes de L – et transcrire le tout par Y L ; or les caractères en question, avec leurs variantes (Y2, Y5, uL, 4L, 44, etc.) représentent près d'un quart des signes du texte ; dans cette hypothèse, chacune des lettres Y et L aurait une fréquence supérieure à celle de v v.

Dans ces conditions, la transcription finale, quelles que soient la rigueur et la compétence mises en œuvre, n'est aussi qu'une hypothèse de travail ; or tout se passe comme si, une fois tous les arbitrages rendus, elle devenait un objet scientifique ne varietur  ; le cas le plus étonnant me paraît être celui de DS à propos du chamorro : bien qu'ayant constaté la même fréquence anormalement élevée de certaines lettres en chamorro et en hamptonien (In Chamorro one sees the same skewing toward the most frequent letters that one sees in Hamptonese  ; voir plus bas), il abandonne l'hypothèse en expliquant qu'il y a trop de voyelles et de consonnes chez Hampton (but there are not enough vowels and consonants to match Hamptonese ) ; mais, pour dire les choses un peu cavalièrement, qui a fixé le nombre de voyelles et de consonnes en hamptonien, sinon DS lui-même en choisissant telle et telle hypothèse pour sa transcription ?

Pour limiter les complications au strict nécessaire, dans la suite de cette page, les statistiques figurant sous la seule mention hamptonien  renverront à la transcription originale de S&L ; celles qui correspondent à un autre type de transcription seront signalées par une mention supplémentaire (par exemple hamptonien alphamin ), et une note précisera les principes de cette autre transcription (4).


  Deux singularités

•  Il suffit de parcourir du regard quelques pages du carnet pour remarquer que certains signes se répètent ; le fait n'est pas extraordinaire en lui-même : en anglais, on trouve fréquemment des lettres redoublées, comme dans fallen  ou loop  ; mais elles coexistent avec des emplois (nettement plus nombreux) où la même lettre est seule ; dans le carnet, plusieurs signes ne se rencontrent jamais seuls (comme G) ou presque jamais seuls (comme é ) ; bien plus, certains signes vont systématiquement par trois (ooo et qqq ), ou même par quatre (iiii).

Pour permettre une comparaison plus précise, voici un tableau des fréquences des lettres répétées, en anglais et en hamptonien.

NB1- toujours  vaut pour dans plus de 99 % des cas (cf. mot étranger en anglais, erreur possible en hamptonien) ;
NB2- pour le hamptonien,

      Lettrestoujours seulestantôt seules tantôt doublées
+ pourcentage d'occurrences de la lettre employée seule
____toujours
__x 2___x 3___x 4
anglaisahijkquvwxy
_______[42%]
b  c  d  e  f  g  l  m  n  o  p  r  s  t  z  [58%]
99 96 98 95 89 98 75 95 98 94 87 95 88 96 95
 
 
____signes
 
hamptonien
 
____lettres
010 13 2 3 44 A d2 d4 F g g7 HH I J1 J2 P M N o3 P1 P2 q3 qL4 S T uL Y2    [52%]4 E J
3 4 2
e G H L n vo3 q314
14 4L 76 95 96 A- d3 dc EE ee GG Gi JJ Ki    [48%]
99 94 95 99 94 95 99 99 98 99 96 90 96 37
LL nn PL qL2 qL3 vv Y3 Y4
99 93 93 98  94  98 97 97
 

On se trouve donc face à un dilemme :

C'est d'ailleurs une part du mystère : d'un côté, un système ultra-redondant (deux G ou trois q quand un suffirait, un î « superflu » dans K î et c%î, sept traits successifs pour tracer la lettre 6 %4 [d4]) et de l'autre, une écriture souvent précipitée qui simplifie les formes au point de les rendre parfois ambiguës. Pour dire les choses très naïvement, pourquoi tracer deux G confus au lieu d'un seul net ? Au-delà de cette question un peu incongrue, on pourrait s'interroger sur l'origine de cet alphabet ; on y reviendra plus loin, à propos du protective writing  de John B. Murray et des syllabaires kpelle ou yoruba.

•  Une deuxième particularité du texte est moins évidente que la première, mais elle apparaît clairement dès l'analyse linguistique la plus banale et la plus simple, celle qui s'attache à la fréquence des lettres (6). Il suffit de comparer les résultats pour l'anglais et le hamptonien :
habituellement, une fréquence de 15 % (par exemple le e  en français) est considérée comme élevée ; les 21 % de vv vont bien au-delà, et n'ont de comparable que la fréquence de l'espace (placer le curseur de la souris sur la colonne anglais  pour afficher les valeurs incluant les espaces).
NB1- Pour le hamptonien, les lettres  dont la fréquence était inférieure à 0,1 % (soit moins de douze occurrences) n'ont pas été retenues.
NB2- Les mises en vis-à-vis sont de simples approximations et ne signifient en rien que telle lettre hamptonienne représenterait telle lettre latine.

L'interprétation de vv comme séparateur est tentante, puisque le texte hamptonien est dépourvu des espaces habituelles, et que les fréquences sont du même ordre ; cette hypothèse se heurte toutefois à un obstacle de taille  (aux deux sens de l'expression) : la taille des « mots » que vv délimiterait ; le graphique ci-dessous représente la fréquence des mots en fonction de leur longueur, en hamptonien (rouge) et en anglais (bleu).
Placer le curseur de la souris sur le diagramme pour l'afficher en échelle logarithmique.


Fréquence linéaire
NB- La courbe au-delà de trente-cinq lettres n'est pas affichée.
Fréquence logarithmique
NB- Les courbes au-delà de treize lettres ne sont pas affichées.

Les deux courbes sont nettement différentes, surtout à leurs extrémités :

  • pour les mots les plus longs, l'anglais s'arrête à une vingtaine de lettres (au-delà, on ne trouve que des termes techniques, notamment médicaux) ; le hamptonien, lui, va jusqu'à cinquante-sept lettres, et l'ensemble des mots  de plus de dix-huit lettres représente près d'un pour cent du total. Mais cet obstacle n'est pas rédhibitoire : on l'a vu pour les citations en anglais, Hampton omet facilement les espaces ; ce pourrait donc
être aussi le cas dans certains passages du carnet – les vingt, trente ou cinquante-sept lettres correspondant alors à plusieurs mots non séparés ;
  • il en va autrement des mots les plus courts ; en anglais (comme dans les autres langues), leur fréquence dépend de deux tendances opposées : par principe d'économie, ce sont les plus employés ; mais leur taille en limite la variété ; ainsi, l'article a  ou la préposition to  sont beaucoup plus fréquents que ready  ou booklet , mais il n'y a que deux mots d'une lettre (a  et I ) et quelques dizaines de deux lettres, alors que les mots de cinq, six ou sept lettres sont des milliers ; c'est pourquoi la courbe culmine pour trois lettres (meilleur rapport économie/variété), puis descend régulièrement, les mots se trouvant de moins en moins souvent employés.

    La situation est tout autre en hamptonien, où les « mots » d'une lettre représentent plus du tiers de l'ensemble ; bien plus, sur les quarante-sept lettres les plus communes, on en trouve quarante-et-une encadrées au moins une fois par deux vv.

On voit donc qu'aucun des deux emplois de vv (ni comme lettre ni comme espace) n'a d'équivalent en anglais. Il reste cependant trois hypothèses supplémentaires à considérer, avant d'écarter un codage de l'anglais.

  • comme cela a été évoqué plus haut, on peut imaginer une transcription reposant sur des principes différents ; la plus extrême obtenue, baptisée alphamin  (pour alphabet minimal ), réduit cet alphabet à trente signes (7).
    Placer la souris sur la colonne hamptonien  pour afficher ces nouvelles valeurs.

    On a alors en tête trois lettres de fréquences très voisines, mais

    • trop basses pour que l'une joue le rôle de séparateur,
    • trop élevées pour avoir une correspondance avec l'anglais.

    En double contrepoint,

    • une seule lettre de fréquence moyenne (entre 6 et 10 %) contre sept en anglais,
    • dix-sept lettres de fréquence inférieure à 1,5 %, contre six en anglais.

    Les deux répartitions apparaissent donc comme trop différentes pour qu'on puisse essayer d'établir un parallèle.

  anglais
avec esp.
========
  18,0
e 10,5
 
 
 
t 07,5
a 06,6
o 06,2
n 06,1
i 05,9
s 05,4
r 05,2
h 04,3
l 04,0
d 04,0
c 02,6
 
u 02,3
m 02,1
 
 
 
f 01,8
 
p 01,6
w 01,6
g 01,5
y 01,4
b 01,4
 
 
 
 
 
v 00,8
 
 
k 00,5
 
 
 
 
 
 
x 00,2
j 00,1
q 00,1
z 00,1
 anglais
hors esp.
========

e 12,6
t 09,2
a 08,1
o 07,5
n 07,4
i 07,2
s 06,6
r 06,4
h 05,3
l 04,0
d 04,0
c 03,2
u 02,8
 
 
m 02,6
f 02,2
 
p 01,9
w 01,9
g 01,8
y 01,7
 
 
 
b 01,7
 
 
 
 
v 01,0
 
 
 
 
k 00,6
 
 
 
 
 
 
 
x 00,2
j 00,1
q 00,1
z 00,1
hamptonien
 
==========
vv  21,6
Y3  12,1
 
 
 
Ki  07,3
 
 
 
GG  04,6
14  04,4
qL3 03,6
LL  03,4
Gi  03,0
76  03,0
P   02,6
dc  02,4
P2  02,3
Y4  02,2
J   02,0
M   02,0
q3  01,9
N   01,8
2   01,8
F   01,7
d3  01,6
96  01,5
EE  01,3
g   01,2
nn  01,1
S   01,1
P1  01,0
o3  01,0
4L  00,9
ee  00,8
95  00,7
A-  00,6
J1  00,5
PL  00,4
44  00,3
3   00,3
T   00,2
d4  00,2
g7  00,2
uL  00,2
E   00,1
d2  00,1
qL2 00,1
Y2  00,1
qL4 00,1
A   00,1
J   00,1
HH  00,1
hamptonien
 alphamin 
==========
LL  16,8
4/Y 16,4
vv  15,6
 
i   07,5
 
 
 
 
K   05,3
6   05,2
P   04,5
GG  03,4
14  03,3
 
 
 
7   02,3
 
JJ  01,9
 
dc  01,8
 
 
 
 
9   01,6
M   01,4
d#  01,4
q3  01,4
N   01,3
2   01,3
F   01,2
EE  01,0
g   01,0
nn  00,8
S   00,8
o3  00,7
ee  00,6
A   00,5
5   00,5
3   00,2
T   00,2
I   00,1


  Alors, quel langage ?

Petit bilan d'étape : successivement, il est apparu raisonnable de penser

  1. que James Hampton n'a pas tracé des signes au hasard ni même pour la seule apparence, mais qu'il a mis du sens  dans son texte ;
  2. qu'il ne l'a pas encrypté (c'est-à-dire transformé de telle sorte qu'il ne pouvait plus le lire lui-même sans une opération préalable de déchiffrement) ;
  3. qu'il n'a pas encodé de l'anglais.

Quelles hypothèses reste-t-il alors ? DS en a examiné les principales dans les pages Ideas  de son site (dont il a déjà été question à propos du protective writing et des comparaisons avec l'anglais) .

Nous les reprendrons ici pour commencer :

  1. le chamorro : pour simplifier, disons qu'il s'agit d'une langue mixte dont la base grammaticale est austronésienne (malayo-polynésienne, plus précisément) et la majeure partie du vocabulaire, empruntée à l'espagnol ; il est parlé aux îles Mariannes, dont fait partie l'île de Guam, là où James Hampton a travaillé plusieurs années durant la guerre ; il n'est donc pas impossible que, comme Stallings le fait observer, Hampton ait appris le chamorro (probablement sous forme parlée) pendant qui'il était à Guam, et que cette langue ait servi de base au hamptonien ; certes, qu'un soldat américain noir aille apprendre le créole mi-polynésien mi-espagnol d'une ville de garnison située à dix mille kilomètres de chez lui n'est pas l'hypothèse la plus probable. Mais le principal argument tient dans la répartition particulière de la fréquence des lettres en chamorro : si on resserre l'étendue de l'alphabet hamptonien (transcription alpharéd  de trente-et-une lettres (9)), les deux courbes de fréquence sont suffisamment proches pour permettre une tentative d'équivalence.

    Le tableau reprend les valeurs des dix lettres les plus fréquentes.   a a a

    Pour le chamorro, les valeurs sont la moyenne entre les résultats obtenus pour des extraits du Nouveau Testament  et ceux de divers autres textes (essentiellement le corpus rassemblé par DS et le début de la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme ).

    Pour le hamptonien, une colonne centrale titrée ? indique la nature de la lettre (voyelle, consonne ou incertaine)  (10).

    Les trois premières lettres ne posent pas de problème : vv ba a, Y3 ba n, Ki ba i. Même chose pour les quatre dernières.

    Restent les trois lettres pour lesquelles le chamorro présente deux voyelles suivies d'une consonne, à l'inverse du hamptonien ; il faut donc prévoir plusieurs modèles, l'un suivant les pourcentages, les autres avec 14 ba o et 14 ba e.

    On obtient ainsi un document de travail où les dix lettres hamptoniennes du tableau sont remplacées par leur équivalent (hypothétique) en chamorro, les autres lettres étant figurées par un simple point.

     chamorro (moyenne)hamptonien alpharéd 
    #%#?%
    a
    n
    i
    o
    e
    s
    t
    u
    g
    y
    19,2
    10,3
    9,4
    7,9
    7,1
    5,2
    5,2
    4,6
    4,1
    3,7
    vv
    Y3
    Ki
    P
    GG
    14
    qL
    LL

    Gi
    76
    v
    c

    c
    c
    v
    c
    v
    c
    v
    21,6
    15,3
    7,3
    6,3
    4,7
    4,5
    4,1
    3,9
    3,6
    3,0

    Des différentes hypothèses envisagées, la plus intéressante semble être celle où 14 ba e, GG ba o et P ba s.

    Les premières lignes du carnet ne présentent alors comme indiqué dans la colonne de gauche, tandis que la partie de droite comprend quelques extraits particuliers :


    ieai•s•••tosa
    isai•e•••toea
    •••it•••••••
    •a•at••nna•
    •ny•••t•••ou
    ••a•e••nean
    isa•e••tato
    •ea•••un•un
    •ea••aiain•e
    •ea•••••u•a
    ••a•••iiii•
    p86 - l. 10
    ___tatianas•giina
    p89 - l. 7
    ___satatnanatanaea
    même ligne mais en conservant
    _l'ordre initial des correspondances :
    ___oatatnanatanasa
    p129 - extrait des l. 5 à 12
    ___sanananaunan
    ___gsayesagsana•   […]
    ___•ou•atanana
    ___sananaunana

    L'aspect général est moins rude  que ce que DS avait obtenu pour l'anglais phonétique, mais il n'y a rien de convaincant. Circonstance aggravante : on ne trouve que deux occurrences de esu en dehors des mentions en clair de JESUS, et deux de gui  qui est le trigramme (ou le triphonème ) le plus fréquent en chamorro. Reste une impression de déjà vu : les répétitions de p89 ou p129 rappellent étrangement, dans le manuscrit Voynich , les séries du genre de
    chotchol daiin cthol doiin daiin (chotchol daiin cthol doiin daiin) ou
    qokeody ykedy chkedy qokedy chedy qokedy (qokeody ykedy chkedy qokedy chedy qokedy).


  2. le gullah : langue mixte comme le chamorro, mais formée d'éléments grammaticaux venus d'Afrique de l'ouest (notamment de Sierra-Léone) et d'un vocabulaire issu de l'anglais (avec, comme principales modifications, le remplacement de th  par d  ou t  et celui de v  par b  ou w ) ; le lien avec Hampton est plus naturel qu'avec le chamorro, aussi bien géographiquement (le gullah est parlé sur la côte de Caroline du sud et de Géorgie, avec Charleston pour capitale – à moins de cent kilomètres d'Elloree (11)) que culturellement (c'est la langue de descendants d'esclaves, marqués par le sentiment religieux, et ses textes écrits les plus longs sont des traductions de la Bible). Comme le note DS, si le gullah n'était certainement pas la langue maternelle de James Hampton, il pouvait facilement l'avoir appris (dans sa jeunesse à la ferme familiale).

    La lecture de The Black Border - Gullah Stories of the Carolina Coast , publié en 1922 par Ambrose Elliott Gonzales (on peut lire ou télécharger cet ouvrage à cette adresse) apporte un éclairage particulier. En effet, on avait pu noter que la citation d'un extrait du Livre de l'Exode  (dans le feuillet p10) comportait trois erreurs  : FARTHER au lieu de FATHER , ONR au lieu de OUR  et AGIN au lieu de AGAIN . Or le livre d'A. E. Gonzales mentionne
      •  dans son lexique, FARRUH comme équivalent de father  (l'auteur transcrit par uh  le son [ə],
    ___représentant entre autres la finale -er ) ;
      •  cette phrase, dans l'un des récits (The Wonderful Tar-Baby Story , p. 347) :
    ___Ef you don't lemme loose, I'll knock you agin     (si tu ne me lâches pas, je vais te frapper à nouveau)
    NB- la traduction du Nouveau Testament , elle, emploie gin .

    Ainsi, deux des erreurs  de Hampton pourraient être des traces de gullah traduisant sa connaissance de cette langue.

    Malheureusement pour nous, la comparaison entre le hamptonien et le gullah est plus difficile qu'avec l'anglais (corpus limité, absence d'outils dédiés) et même qu'avec le chamorro : ce dernier jouit d'un statut officiel et d'une certaine standardisation par l'écrit ; il en va autrement du gullah, longtemps mal considéré, rarement étudié et tardivement écrit ; on peut distinguer quatre sources disponibles :

    ___•  les contes transcrits par A. E. Gonzales (dont il vient d'être question), rassemblés au bébut du XXème siècle ;
    ___•  le livre de Lorenzo D. Turner intitulé Africanisms in the Gullah Dialect , considéré comme l'ouvrage de référence pour cette langue ; hélas ! bien que datant de 1949, il n'est disponible sous aucune forme numérique et, si le titre est cité dans toutes les pages Internet consacrées au gullah, on n'en trouve nulle part d'analyse précise ;
    ___•  De Nyew Testament , traduction commencée dans les années 1980 et terminée en 2005 ;
    ___•  quelques textes présentés sur le site gullahtours, traductions dues à Alphonso Brown.

    Abondance de biens ne devrait pas nuire, mais en l'occurrence, elle complique plutôt les choses. Quelques exemples :


     GonzalesTurnerDe N. T.A. Brown 

    Certaines différences sont triviales, comme [ə] écrit uh  par Gonzales et Brown, a  dans De N. T. .

    Mais d'autres sont plus gênantes :
    •  dans De N. T. , ce même a  correspond à la fois au son [a] du début de father  et au son [ə] de la fin ;
    •  Gonzales transcrit make  et take par mek  et tek  mais save  par sabe  et place  par place  ; à quel son correspondent ces deux derniers a  ? dans le droit fil de mek  et tek , on attendrait plutôt seb  et ples .
    •  pour I, father  ou brother , les mots diffèrent selon les sources.

    Dans ces conditions, faire une moyenne entre tous les résultats (comme pour l'anglais et le chamorro) semble peu rationnel. Reste donc à choisir une source.

    waterwatuh?watawahtuh
    fatherfarruh?fadafadduh
    brotherbredduh?brodabrudduh
    GodGawd?GodGawd
    IUh?AIe / Uh
    auh?auh
    anden'?an'n

    Les textes d'A. Brown formant un corpus trop réduit, il faut choisir entre The Black Border  et De Nyew Testament . La présence, dans ce dernier, d'une traduction du Livre de l'Apocalyse  (De Revelation ) lui serait certainement favorable, mais les principes suivis pour la transcription éloignent nettement l'écrit de l'oral ; si le travail de A. E. Gonzales n'est pas vraiment scientifique d'un point de vue linguistique, il n'en vise pas moins à restituer les spécificités du gullah, quand De Nyew Testament  tend au contraire à les gommer (12).

    Le corpus a donc été constitué à partir des textes en gullah présents dans les premiers récits  de The Black Border  mis sous une forme plus phonétique (remplacement de uh  puis u  par [ə], de a + consonne + e  par [e] + consonne , etc.).


    Les fréquences des principaux sons s'établissent comme il est indiqué dans la colonne BlkBdr  du tableau ci-contre ; à titre de vérification, j'ai utilisé une méthode totalement artificielle : prendre un texte anglais en alphabet phonétique (le début d'Alice au Pays des Merveilles , comme d'habitude) et le modifier selon les spécificités du gullah (remplacement de [ð] par [d] , des terminaisons en -er  par [ə], etc.) ; les fréquences sont dans la colonne Alice ; les résultats des deux méthodes ne sont pas identiques, mais ils débouchent sur la même conclusion : aucun son gullah n'approche les 21,6 % de v v ; mais la situation change si l'on regroupe [ə] et [e] d'une part, [t] et [d] de l'autre : les valeurs observées pour v v et Yr se trouvent alors dans la fourchette des deux autres résulats, ce qui revient à établir que v v représenterait les diverses variantes du son [e], et Yr, les occlusives dentales.

     BlkBdr ST JamesAlice
     % % %
    e
    ə
    t
    d
    n
    o
    i
    m
    a
    13,8
    10,9
     6,4
     4,8
     7,6
     6,4
     5,6
     5,0
     5,0

    vv
     
    Y3
    Ki
    P
    14
    GG
    qL

    21,6
     
    15,3
     7,3
     6,3
     4,7
     4,5
     4,1
    ə
    e
    t
    d
    n
     
    a
    w
    i
    10,8
    10,2
     9,8
     8,1
     8,0
     
     4,5
     4,3
     4,1

    Les fréquences correspondent bien pour le son suivant : 7,6 et 8 % pour les textes phonétiques par ailleurs d'accord pour [n], 7,3 % pour K î. Au-delà, les fréquences du hamptonien s'accordent mieux avec celles des textes de Gonzales ; on peut donc prendre comme hypothèse P ba [o],___iiii ba [i],___GG ba [m]  et  uL ba [a].

    Au final, on obtient un texte du même genre que celui qui a été évoqué plus haut à propos du chamorro. Comme précédemment, voici le début de la première page et quelques extraits :


    noen•m•••aime
    •••na•••••••
    •e•ea••tte•
    •t••••a•••i•
    ••e•m••tmet
    noe•m••aeai
    •me••••t••t
    •me••enent•m
    •me•••••••e
    ••e•••nnnn•
    •an•oet•••i•e
    p86 - l. 10
    ___aeaneteo••nnte
    p89 - l. 7
    ___oeaeateteaeteme
    p129 - l. 5 à 12
    ___oetetete•tet
    ___•oe•moe•oete•
    ___•oennteme••
    ___tt•••eoete•
    ___•nnoete•e•et
    ___m••te•ete•
    ___•i••eaetete
    ___oetete•tete

    Certes, décider si une série de lettres peut ou non correspondre à la transcription phonétique de mots gullah (qui plus est, tels que James Hampton les aurait entendus) peut paraître risqué.

    Pourtant, la recherche du nom de Jésus apparaît au premier abord nettement plus ouverte que pour le chamorro : le nom gullah s'écrit Jedus  et doit se prononcer [dʒɪdəs] ; dans l'hypothèse suivie ici, les trois caractères du milieu se transcriraient ite. Or ce trigramme se rencontre plus de cent soixante-dix fois dans le carnet ; mais quand on ajoute au motif les deux consonnes initiale et finale, l'éventail se referme pour ne laisser que deux pentagrammes Y3 14 Y3 vv qL3 (qui correspondrait d'ailleurs à [titəs]) et class="brique">2 14 Y3 vv GG, avec quatre occurrences pour chacun, ce qui semble bien faible.

    Reste alors une dernière hypothèse à envisager, pour le gullah : que v v représente un séparateur de mots ; les fréquences des lettres restantes seraient alors plus proches de ce que l'on observe pour les sons du gullah – même si l'usage d'espaces dans un texte écrit directement en phonétique peut paraître peu naturel. En fait, seuls les trois premiers sons peuvent être attribués avec un minimum de certitude puisque [t] et [o] d'une part, [m] et [a] d'autre part ont des fréquences quasiment identiques ; toutefois, chacun des deux groupes comprend une voyelle et une consonne ; or les lettres corrrespondantes du hamptionien se répartissent aussi entre une voyelle et une consonne, dans les travaux de S&L aussi bien que de DS ; il paraît donc raisonnable de prendre comme hypothèse


    Yr ba [e], ___K î ba [ə], ___GG ba [n], ___ur ba [t],___iiii ba [o],

    LL ba [i] ___c%î ba [m],___76 ba [a]___P ba [d].

     BlkBdr ST James
     % %
    e
    ə
    n
    t
    o
    i
    m
    a
    d
    13,8
    10,9
     7,6
     6,4
     6,4
     5,6
     5,0
     5,0
     4,8
    Y3
    Ki
    GG
    14
    qL3
    LL
    Gi
    76
    P
    15,6
     9,3
     6,0
     5,7
     4,9
     4,5
     4,1
     3,9
     3,8

    œd œ•••••to•
      •••ət•••••••
    • • t••ee •
    •ea•••t•••oi
    •• ••••e• e
    əd ••••t to
    •• ••••e•ie
    •• •• ə əe••
    •• •••••i•
      •• •••əəəə
    •tə•d e•••o• 
    p86 - l. 10
    ___t tə e d•məəe
    p89 - l. 7
    ___d t te e t e •
    p129 - l. 5 à 12
    ___d e e e ie e
    ___md a•d md e •
    ___•d əəe • i•
    ___eea•i d e i
    ___əəd e m m e
    ___•aie • e i
    ___•oi• t e e
      ___d e e ie e 

    Rien de plus concluant que précédemment, d'autant que le trigramme central correspondant à Jésus  ([idə]) n'apparaît qu'une seule fois, et encore en début de ligne.

    NB- Certes, le gullah simplifie un certain nombre de groupes consonantiques de l'anglais (after  a [attə] ou first  a [fəs]) mais il faudrait plus d'une centaine de signes différents pour représenter l'ensemble des syllabes du gullah, à moins d'en simplifier la phonétique au point d'en rendre la lecture très aléatoire – ce qui exclut sinon la possibilité, du moins l'intérêt d'envisager l'hypothèse d'un syllabaire.

    Cela dit, quel que soit le système de correspondance retenu, les K î K î K î K î de la ligne 10 de cette première page, ou les Yr v v Yr v v Yr v v Yr v v Yr v v (que l'on rencontre à trois reprises dans le texte) auront du mal à se rattacher à une langue quelconque, même transcrite phonétiquement.


  3. En dernier ressort (pour ne pas écrire en désespoir de cause ), DS envisage l'hypothèse de la glossolalie, qu'il place sous le titre d'idiolect ; le terme de « glossolalie » peut correspondre à trois phénomènes différents :
    •  celui qui s'est manifesté le jour de la Pentecôte (Actes , 2:7-11, dans la traduction de Louis Segond) :
       ces gens qui parlent ne sont-ils pas tous Galiléens ? Et comment les entendons-nous dans notre propre langue à chacun, dans notre langue maternelle ? Parthes, Mèdes, Élamites, ceux qui habitent la Mésopotamie, la Judée, la Cappadoce, le Pont, l'Asie, la Phrygie, la Pamphylie, l'Égypte […]

    Mais nous sommes loin de la solitude quotidienne dans laquelle travaillait James Hampton.


    •  Le meilleur exemple du second (auquel DS consacre plusieurs lignes, avec quelques liens) est celui de Catherine Élise Müller, plus connue sous le nom d'Hélène Smith que lui a donné Théodore Flournoy dans le livre où il raconte et analyse les récits de la jeune femme ; on peut en exposer les caractéristiques en commençant par celles qui rappellent le carnet :
    •   Hélène Smith s'exprimait dans une langue inconnue, pour laquelle elle a produit un alphabet lui aussi inconnu ;
    •  plusieurs années séparent ses premières productions des dernières.

    Mais d'autres traits éloignent son cas de celui de James Hampton :

    •  elle était médium, et la majeure partie des textes a été produite pendant des séances de spiritisme alors qu'elle se trouvait en état de transe somnambulique, se voyant sur la planète Mars en conversation avec certains de ses habitants ;
    •   elle traduisait (ou faisait traduire) ses paroles de martien  en français, avec l'intervention des autres participants (qui pouvaient lui faire répéter ou expliquer tel ou tel mot) ;
    •   l'ensemble ne forme pas un texte continu, mais est composé de phrases indépendantes les unes de autres (dont les plus longues ont quelques lignes).

    Les conditions sont donc trop dissemblables pour éclairer le hamptonien, mais on peut au moins constater qu'une personne sans compétence linguistique particulière peut créer un langage et une écriture puis les utiliser plusieurs années durant de façon cohérente.

    •  le dernier type est à la limite du langage ; on en trouve des exemples intéressants dans un article de Patrick Williams consacré à « la glossolalie des Tsiganes pentecôtistes » et intitulé de façon éclairante  UNE LANGUE POUR NE RIEN DIRE ; l'auteur rapporte avoir entendu, au milieu des cantiques d'une cérémonie religieuse, un des participants s'écrier kuéyokotkologuirakadoririkereguiguivé  ; il cite également André Hajdu qui rend compte en ces termes des chants polyphoniques des Rom Kalderaš :
      

    La loki djili  kalderaš apparaît comme virtuellement dépourvue de paroles intelligibles. […] De quoi sont donc remplis verbalement ces chants souvent assez longs ? En premier lieu, il faut considérer les interjections et les onomatopées. La partie refrain comporte rarement autre chose que des interjections telles que jaj, haj, šavale, romale , etc., si ce ne sont des onomatopées dépourvues de toute signification : ra-ra-ra  ou ja-ja-ja  ou ro-ma-ro-ma-ro-ma , etc.

    puis Corinne Frayssinet, qui donne l’exemple
    (traduction)de cette copla  flamenca
    devenant, une fois chantée,
    Et pourquoi me mets-tu
    Tant d'entraves sur mon chemin
    Quand tout peut s'arranger
    Y porque me pone
    Tanta trabita en mi camino
    Cuando puede ser remedio
    Y porque me pone-ei   Porque me pone-ei
    Tanta trabita en mi caminico
    Cuando puede ser reme
    Tanta trabiti yenmiguita miniquico
    Queco-cuando-yo-pueeco-osereme
    et enfin Bernard Leblon, qui propose le terme de lalie  pour désigner une « suite de sons sans signification » comme tiritiritiriayayayayay  ou trajilitrajili .

    Certes, les sources d'inspiration sont différentes, mais elles ont au moins trois points de rencontre : l'influence religieuse, la musique et le langage répétitif à la limite du sens (comment lire ro-ma-ro-ma-ro-ma ou tiritiritiriayayayayay sans penser à  vv Y3 vv Y3 vv Y3 vv Y3 vv Y3 (13) ?)

  Pour boucler la boucle
q  John Bunion Murray

Son nom a déjà été mentionné plus haut, parce qu'il est l'un des premiers cités par DS dans ses Ideas . Assurément, James Hampton avait plus de points communs avec John Murray qu'avec Hélène Smith ou même les Manouches.
NB- quand deux éléments sont séparés par //, le premier se rapporte à J. B.  Murray, le second à James Hampton.


mêmes origines
  • ancêtres africains
  • nés à quelques mois d'intervalle (1908//avril 1909)
  • à deux cents kilomètres de distance (comté de Glascock en Géorgie//Elloree en Caroline du sud)

même culture 
  • enfance passée dans la ferme familiale
  • influence de la religion et de la Bible
  • influence de l'art funéraire (gravestone art , tombes décorées)

visions
  • sujet à des hallucinations//voyait Jésus sur le chemin de son garage

créations
___comparables
  • d'objets (monticules//le Trône)
  • d'écrits (protective writing //le carnet)

Mais leurs chemins divergent ensuite, rendant d'ailleurs impossible toute influence de l'un sur l'autre :

.___John B.Murray ___James Hampton
résidencea passé toute sa vie dans sa ferme a vécu à Washington, avant et après un séjour
___de quelques années dans le Pacifique
scolaritéprobablement illettré alphabétisé
foyermarié, a eu onze enfants
___(avant que toutes ne le quittent)
 après avoir partagé l'appartement de son frère,
___a toujours vécu seul
sociabilitéa connu une certaine célébrité qui lui a attiré
___des visiteurs et fait de lui le centre d'un film
 seuls quelques proches ont pu voir le Trône,
___avant sa mort
butprotection contre les mauvais esprits préparer le retour de Jésus

Pourquoi revenir sur ce parallèle ? pour l'essentiel, en raison d'un commentaire de William Arnett sur les textes  écrits (ou dessinés) par Murray (extrait de l'article intitulé The Handwriting on the Wall) :

  Les inscriptions semblent avoir eu pour lui une signification particulière, quand il les a écrites. Il y a quelque cohérence dans son écriture, à commencer par un noyau de signes, et peut-être, dans le futur, ces signes seront-ils partiellement déchiffrés. Il est tout-à-fait possible que Murray ait pu lire une partie ou même la totalité de ses « écrits ».

On peut se demander si ce que W. Arnett écrit de Murray ne vaut pas, en creux, pour James Hampton.


w  alphabets et syllabaires

Ils formaient la première idée  envisagée par Dennis Stallings pour interpréter le carnet, dans le prolongement d'un commentaire de Lynda Hartigan (du SAAM ), qui lui avait écrit :

  Actuellement, il est généralement admis que l'écriture [de James Hampton]  est l'équivalent d'une glossolalie ou bien une variante de la tradition d'écriture spirituelle  d'origine africaine, reconnue mais pas nécessairement lisible (au sens occidental classique) par ceux qui font l'objet d'une vocation spirituelle de même nature.

Nous avons croisé à nouveau la glossolalie avec Hélène Smith puis John B. Murray, mais l'allusion aux traditions africaines avait mené DS du côté des systèmes d'écriture propres à certaines langues d'Afrique de l'ouest, notamment le nsibidi (nigérian) et l'adinkra (ghanéen).

Comme il suffit de regarder quelques signes de leurs syllabaires pour constater que leur dessin n'a pas d'affinité avec l'alphabet utilisé par James Hampton, cette idée  a été abandonnée, au profit de techniques plus spécifiquement linguistiques. NsibidiAdinkra
NsibidiAdinkra

Pourtant, au hasard de mes recherches, trois ensembles sont apparus plus proches des dessins utilisés par James Hampton ; rien qui permette de dire « les caractères hamptoniens viennent de là », mais un air de famille qui retient le regard.

•  Le premier ensemble est le syllabaire chéroki de quatre-vingt-huit signes, créé vers 1825 par le chef Séquoyah ; à l'origine, il s'agit de caractères d'imprimerie (en grande partie dérivés de l'alphabet latin), mais il en existe aussi une version manuscrite, dont certains éléments sont proches de lettres hamptoniennes   aaa

On peut ajouter qu'au XIXème siècle, les Chérokis étaient établis dans l'est et le sud-est des États-Unis, notamment en Géorgie.

 chéroki

S'il peut y avoir un lien biographique entre James Hampton et le gullah, le chamorro ou même le chéroki, rien de pareil (du moins à ma connaissance) avec le bassa ou le kpelle.


•  Le bassa est parlé au Libéria et (un peu) en Sierra Léone ; son alphabet (trente lettres, sous forme majuscule et minuscule) a été créé au début du XXème siècle mais s'est répandu à partir des années 1940. À propos des deux premiers signes reproduits ci-contre (respectivement K  et k ), on peut noter (au moins à titre de curiosité) quebassa
  • dans les pages de couverture du carnet, le chevron des v (de même forme que le k  bassa) prend la forme de la lettre grecque π (de même forme que le K ) ;
  • le bassa est une langue à cinq tons, marqués par un signe diacritique à l'intérieur de la lettre ; or le signe du ton haut est un point – ce qui donnerait au k  l'aspect exact d'un v (mais le ton n'affecte que les voyelles, pas les consonnes).
•  Le kpelle est parlé sous deux formes différentes, en Guinée (où il porte le nom de guerzé  en français) et au Libéria (kpellewoo ). Son syllabaire (de soixante-dix-huit signes) a été créé vers 1930 par le chef Gbili et a connu une certaine expansion durant les deux décennies suivantes.kpelle

Pas d'identité remarquable, donc (on peut attribuer au hasard ou à la nécessité la présence d'un ou deux signes communs sur une plusieurs dizaines), mais une communauté d'inspiration assez remarquable, surtout quand on compare avec les autres ensembles que l'on peut trouver sur le site Omniglot.


•  Les deux dernières pistes n'apparaissent pas parmi les écritures recensés par Omniglot (pas plus que n'y figure l'alphabet de James Hampton, au demeurant), mais dans un ouvrage intitulé L'Afrique et la Lettre , publié sous la direction de David Dalby par l'association La Fête de la Lettre  et les éditions Karthala, et servant de catalogue à une exposition itinérante qui s'était tenue d'abord au Centre culturel français de Lagos, au Nigéria, en 1986 ; la page 23 est consacrée à deux langues artificielles  ayant pour points communs

Mais plusieurs traits les séparent :


langue(langage sacré Aladura) medefaidrin
créée par / révélée àJosiah ỌṣiteluMichael Upkọn (scribe : Akpan Udọfia)
ethnie (lieu)Yoruba (État d'Ogun, au sud-ouest)Ibibio (État de Cross River, anciennement Eastern State , au sud-est)
ÉgliseThe Church of the Lord (Aladura) WorldwideObẹri Ọkaimẹ (ou Obɛri Ɔkaimɛ)
expansion de l'ÉgliseGhana, Libéria, Sierra-Léone, Bénin, Allemagne, Grande-Bretagne, États-Unis (*)sud-est du Nigéria
expansion de la langue
  • journal (secret) de J. Ọṣitelu,
  • quelques sermons, traduits par son assistant
  • quelques fragments de cantiques
  • page de Wikipedia (en anglais) ;
  • tableau des signes, liste de vocabulaire…
  • plusieurs études… disponibles sur Internet

(*) L'article du Dictionary of African Christian Biography  consacré à J. Ọṣitelu mentionne un Samuel Oduwole Spiritual Club  (Oduwole était l'Apôtre  chargé de fonder et diriger les paroisses de l'Église aux États-Unis), qui
  s'était répandu dans plusieurs églises méthodistes et baptistes à Atlanta, Philadelphie et New-York, avec réunions hebdomadaires et congrès annuels. Entre septembre 1956 et décembre 1957, il y eut outre-mer dix-huit cas recensés de guérison par la prière.

Arrivés à ce point, nous pouvons faire un dernier tableau récapitulatif consacré moins aux langues elles-mêmes qu'à leur écriture, en comparant le nombre de traits nécessaires pour tracer un signe ; par exemple, dans l'alphabet latin en minuscules, un trait suffit pour tracer un l  (la boucle) ; il en faut deux pour i  (le corps et le point) ou n  (deux jambages), trois pour k  (boucle verticale et deux parties obliques), etc. ; toujours pas d'ambition scientifique (les données peuvent varier assez largement pour z , par exemple), mais le résultat, même limité, n'est pas dépourvu de tout intérêt :

Légende :
Nb = nombre total de signes__________________T/S = rapport (nombre moyen de traits par signe) / (nombre de signes)
(µ) = lettres minuscules_______M = nombre de traits maximal pour un seul signe
ÉcritureNbMNombre moyen de traits par signeRapport T/S
alphabet latin (µ)263ruban ruban rubanruban
voynichéen (EVA)264ruban ruban rubanruban
alphabet bassa (µ)303ruban ruban rubanruban
voynichéen (D'Imperio)306ruban ruban rubanruban
langage de J. Ọṣitelu 485ruban ruban rubanruban
hamptonien (alphamin)435ruban ruban rubanruban
medefaidrin675ruban ruban rubanruban
syllabaire kpelle788ruban ruban ruban rubanruban
syllabaire chéroki885ruban ruban ruban rubanruban
hamptonien (S&L)488ruban ruban ruban ruban rubanruban

Malgré ses approximations, ce tableau confirme bien le dilemme du hamptonien (ou, plutôt, celui de son interprétation) :